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27 avril 2012 5 27 /04 /avril /2012 11:04

L’Architecte

Le Créateur de la Matrice

Notre Univers matériel est son Royaume, notre existence physique un pur produit de son imagination

  

 

 

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« C’est par ces raisons que le Dieu qui est éternellement, méditant sur le dieu qui serait un jour… » (Platon : Timée).

Introduction

La Gnose est un vaste mouvement chrétien à caractère ésotérique, qui, du IIe au Ve siècle, s’opposa au christianisme exotérique. Comme tel, il prétendait expliciter le dépôt confié par le Christ aux Apôtres et aux Disciples, à l’aide des philosophies et des religions antérieures ou parallèles, à caractère sotériologique. Comme tel, c’est donc également un mouvement syncrétiste.

Cette théorie était celle de saint Paul : « Je dois beaucoup aux Grecs et aux Barbares… » (Epître aux Romains, I, 14), de saint Augustin, lequel vantait l’excellence de la philosophie platonicienne, de Clément d’Alexandrie, et de son disciple illustre Origène, lequel nous parle de son « maître hébreu ».

Les diverses écoles gnostiques prétendaient toutes posséder des enseignements secrets, venus du Christ, confiés oralement aux Apôtres, et reprochaient à l’Eglise officielle de les dissimuler, ou, plus grave encore, de les violer.

Nous croyons devoir donner, au début de cette étude, la signification de quelques-uns des termes habituellement utilisés dans toute étude du Gnosticisme traditionnel.

 

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Apocryphe : du grec apocryphos : caché, dissimulé, mystérieux. Désigne non pas des textes faux ou erronés, mais des enseignements qui, pour ne pas être conformes à la vérité historique, n’en sont pas moins revêtus d’une signification initiatique indiscutable. L’Eglise latine les utilise volontiers, après les textes canoniques. Les « ymagiers » du Moyen-âge les ont souvent exprimés dans le symbolisme architectural ou dans les verrières des cathédrales, et le Concile de Trente en place un certain nombre immédiatement après les textes canoniques, avec tout le respect qui leur est dû.

Démiurge : du grec demiourgos : artisan. Nom sous lequel on désigne, dans la philosophie platonicienne, l’artisan qui a organisé l’Univers matériel, selon le plan idéal décidé par le Dieu Suprême. Il est l’Etre Intermédiaire entre la Divinité Incognescible et la Créature. Les gnostiques lui imputaient un certain désordre anarchique reproché au Monde d’ici-bas, ainsi qu’un certain amoralisme.

Diable : du grec diabolos : accusateur, calomniateur. C’est l’esprit qui, malignement, s’oppose systématiquement à tout ce qui se fait, que cela vienne de Dieu, du Démiurge, ou de l’Homme. Il est le satan hébraïque, mot signifiant « en travers ».

Eon : terme des diverses écoles gnostiques, nom désignant les Emanations, ou Intelligences Eternelles, sorties de l’Essence du Dieu suprême. Les éons sont les substances divines qui, en Dieu, émanent le plus immédiatement. Ils sont les uns actifs et les autres passifs, étant de polarités différentes. Il n’y en a qu’un certain nombre, de qui tout ce qui leur est inférieur émane. Ce mot dérive du grec aion : temps, durée, éternité. En latin : aevum, en sanscrit : âyus. On peut supposer que l’Apocalypse, attribuée selon les uns à l’apôtre Jean, selon les autres au gnostique Cérinthe, met en scène des éons, lorsqu’elle parle des vingt-quatre « vieillards » chantant les louanges de l’Agneau (Apocalypse : IV, 4 et 10). En effet, le tétragramme sacré iod-hé-vau-hé (Jeovah), possède vingt-quatre transpositions littérales.

Hylé : Matière première du Monde inférieur. Désigne mot à mot, dans le grec ancien, les bois, taillis, la jungle, non défrichés. Ce terme semble désigner quelque chose qui s’oppose à l’Eden primitif, à moins que cet Eden, (signifiant en hébreu : Feu, Flammes, Lumière), ne soit que la prima materia qu’Adam ait reçu mission d’évertuer et d’organiser, et, comme tel, ne soit autre chose que l’Hylé.

Hylogène : Esprit de la Matière chez les anciens gnostiques.

Hylogénie : Formation de la Matière.

Hylozoïsme : Système philosophique qui attribue à la Matière une vie primitive et inhérente.

Hylarchique (Esprit) : Esprit Universel, qui régit la Matière Première. C’est un des noms du demiourgos.

Pneuma : Souffle ou esprit supérieur auquel serait dû (selon l’antiquité et certains médecins anciens), la cause de la Vie, et des maladies, par la modification des solides et des liquides. Cinquième élément selon les Stoïciens, principe de la Nature Spirituelle.

Pneumatique : Chez les gnostiques, principe supérieur animant ceux qui aspirant à réintégrer le Plérôme, et qui manque chez les créatures qui n’ont uniquement que le Démiurge pour auteur.

Plérôme : Unité primordiale reconstituée, le Christ en est l’âme. C’est, en fait, l’Eglise Eternelle.

L’intérêt assez vif porté depuis quelques années par le public cultivé pour les aspects, souvent divers et toujours hétérodoxes, du Christianisme ésotérique, catharisme, gnosticisme, manichéisme, nous a incité à étudier et développer pour ce même public un aspect mal connu des anciennes « Gnoses », aspect concernant l’existence d’un « Ouvrier du Monde » que l’on supposait communément ne relever que des doctrines platoniciennes ou stoïciennes.

Sans doute, le canon judéo-chrétien offrait-il certaines échappées, mal précisées, sur le problème du Mal, mais ces échappées ne faisaient que rendre le problème plus obscur encore. En effet, comment attribuer à un Dieu parfaitement bon des revendications de cette sorte :

« Je fais la paix, et je crée le malheur… » (Isaïe : XVL, 7).

« Arrive-t-il un malheur dans une ville sans que Iaweh en soit l’Auteur ?... » (Amos : III, 6).

« Je suis Elohim, le seul Seigneur, créateur de la Lumière et créateur des Ténèbres… » (Isaïe : XVL, 6, 7).  

 

oeil-pyramide-bleu

   

A ces contradictions, les anciennes « Gnoses » qui fleurirent dans les premiers siècles de notre ère, libres-rejetons poussés sur le tronc commun du Christianisme naissant, ces anciennes doctrines apportaient une explication avec leur théorie d’un dieu du monde, déjà mis en lumière par les écrits de saint Paul.

Un texte, attribué à Clément de Rome, nous rapporte en effet un écho gnostique :

« Aujourd’hui, Simon est prêt à se présenter devant tous, et à démontrer par les Ecritures le point suivant : le Dieu qui a créé le Ciel et la Terre et tout ce qu’ils contiennent n’est le Dieu Suprême. Le Dieu Suprême est un autre Dieu, inconnu celui-là, et ineffable, qu’on pourrait appeler le Dieu des dieux. Ce Dieu Suprême a envoyé deux dieux, dont l’un a créé le monde, et l’autre a donné la Loi…(Les « Homélies Clémentines, III, 2).

Et voici que la science moderne ne dit pas non à une hypothèse aussi surprenante. Eddington (cité par Matila Ghyka en son « Tour d’Horizon Philosophique »), nous dit en effet ceci :

« L’idée d’un esprit, ou logoï, universel, serait, je crois, une inférence assez plausible à tirer de l’état actuel des théories physiques ; du moins n’est-elle pas en contradiction avec elles.

« Mais s’il en est ainsi, tout ce que notre enquête nous permet d’affirmer, à bon droit, c’est un pur panthéisme sans couleur !

« La Science ne peut dire si l’ « Esprit du Monde » est bon ou méchant, et son argument boiteux en faveur de l’existence d’un Dieu pourrait aussi bien se transformer en argument en faveur de l’existence d’un Démon… »

Cette opinion, qui choquera peut-être les optimistes qui ne veulent pas voir la vie en face, était déjà exprimée jadis dans cette constatation : « Le Monde est mauvais… »  

 

Les monstres aériens de Jérôme Bosch-v01

 

 

 

Qui ne connait la fresque terrible de Maxence Van der Meersch :

« La mante religieuse qui dévore son mâle tandis qu’il la féconde, l’araignée qui capte la mouche, et le pompile qui poignarde l’araignée, le cerceris qui, d’un coup triple de son aiguillon détruit scientifiquement les trois centres nerveux du bupreste et l’emporte pour que, plus tard, sa larve puisse consommer vivant, tout frais, le malheureux insecte paralysé, en choisissant les bouchées, en ménageant, avec une science atroce, les centres vitaux, en gardant la vie jusqu’à la dernière particule de chair de sa victime… Le leucospis, l’anthrax, dont le ver s’applique tout simplement au flanc de la larve du chalicodome, et la suce à travers la peau, aspire, pompe cette bouillie vivante qu’est la larve, et la dessèche savamment, elle aussi, pour la tuer, mais en la gardant fraîche, vivante, jusqu’au bout… Le philante qui, assassin de l’abeille, avant même d’emporter sa victime, lui presse le jabot, lui fait dégorger son miel, et suce la langue de la malheureuse agonisante, étalée hors de la bouche…

« Et tous les germes qui meurent, les milliards de milliards de grains de pollen, de semence vivante et qui ne naîtra pas, l’inimaginable gaspillage de vie, condamnée à mort avant d’avoir vécu…

« Quel tableau que la Création ! Un massacre général ! Les lois les plus féroces, les plus barbares, les plus horriblement inhumaines : lutte pour la Vie, élimination des faibles, l’être mangeant l’être, et mangé par l’être…

« Si Dieu existe, il ne peut être qu’une intelligence sans cœur, une machine à calculer, un esprit mathématique, puissant et monstrueux, pour qui la douleur ne compte pas, et dont le plan gigantesque et inhumain n’avait pas été fait pour être contemplé et compris par un être doué d’une sensibilité… » (Maxence Van der Meersch : « Corps et Ames », tome II, pp. 40-41).

  Matrix15 

 

Comme on se prend à songer à cette parole désabusée de l’Ecriture :

« Alors, le Règne des Enfers n’était pas encore sur la Terre… » (La Sagesse : I, 13-14).

Et comme ils nous paraissent d’une implacable logique, ces Albigeois hérétiques qui, illuminés par la sagesse des « Purs », n’hésitaient pas à s’infliger l’endura pour fuir ce monde de l’Horrible…

Et comme on se prend à faire aisément sienne leur conclusion :

Si le Monde d’ici-bas est mauvais, c’est qu’il n’a pas pour auteur le Dieu bon… »

A cette constatation désabusée de la Science moderne, la Gnose antique prétendait par avance fournir une réponse. Faisant nôtre l’état d’âme de ses docteurs, reprenant leurs méthodes, nous avons tenté d’atteindre, au sein des Ecritures, la notion d’un Démiurge tel qu’ils le concevaient eux-mêmes.

Sans doute avons-nous fait appel parfois à des textes hétérodoxes, mais ce n’est jamais qu’à titre complémentaire, et pour expliciter tout au plus les livres canoniques. Car c’est d’abord à ceux-ci que nous avons voulu demander réponse.

Nous situant dans un domaine particulier, celui des diverses mystiques chrétiennes, de leur vénération profonde pour un corpus considéré par elles comme sacré, nous ne pouvions prendre d’autres chemins qu’elles-mêmes.

  

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Or, dans son Encyclique « Providentissimus », du 18 novembre 1893, Léon XIII, Pape, nous dit notamment :

« Cette révélation surnaturelle, selon la foi de l’Eglise universelle, est renfermée tant dans les traditions non-écrites que dans les livres qu’on appelle saints et canoniques, parce qu’écrits sous l’inspiration de l’Esprit-Saint, ils ont Dieu pour auteur, et ont été livrés comme tels à l’Eglise… »

« Comme ils sont l’œuvre de l’Esprit-Saint, les mots y cachent nombre de vérités qui surpassent de beaucoup la force et la pénétration de la raison humaine, à savoir les Divins Mystères, et quantité d’autres réalités qui s’y rattachent. Le sens est parfois plus étendu et plus voilé que ne paraîtraient l’indiquer et la lettre et les règles de l’herméneutique. En outre, le sens littéral dissimule lui-même d’autres sens qui servent soit à éclairer les dogmes, soit à donner des directives pour la vie… »

Ainsi, on ne saurait nous reprocher d’élargir la signification de certains mots ou de certains versets vetero ou neo-testamentaires, en vue de notre argumentation. Cette méthode fut celle d’Origène, de qui cette même Encyclique peut dire, avec juste raison :

« Parmi ceux (les Pères de l’Eglise) d’Orient, la première place revient à Origène, homme admirable par la vivacité de son esprit et par sa persévérance au travail. C’est dans ses nombreux ouvrages et en ses immenses Hexaples qu’ont puisé presque tous ces successeurs… »

Et Origène était fort près, comme on le verra, d’identifier le Démiurge des gnostiques avec le Prince de ce Monde des épîtres pauliniennes, tous deux constituant cet Esprit Universel qu’Eddington nous présente comme une « pensée vivante, baignant et pénétrant tous les constituants de l’univers matériel ».

Le Démiurge

« L’univers tout entier est sous l’emprise du Mauvais Esprit. » (Jean, 1ère Epître, V, 19).

  

Choc des Titans-v17

 

« C’est moi qui ai créé l’Ouvrier qui souffle les charbons de Feu pour former les Instruments dont il a besoin pour son Ouvrage… C’est moi qui ai créé le Meurtrier qui ne songe qu’à tout perdre… » (Isaïe, LIV, 16).

« Les disciples de Marcus disent encore que le Démiurge voulut imiter la Nature Infinie, Eternelle, étrangère à toute limite et à tout temps… Mais il ne put reproduire sa stabilité et sa perpétuité, parce qu’il était lui-même le fruit d’une imperfection. Aussi, pour se rapprocher de l’éternité, de l’Ogdoade, créa-t-il des temps, des moments, d’innombrables séries d’années, s’imaginant imiter, ainsi, l’Infinité de cette Nature Eternelle. Alors, disent les disciples de Marcus, la Vérité l’abandonna et le Mensonge devint son compagnon. C’est pourquoi, lorsque les Temps seront accomplis, son Œuvre prendra fin. » (Hippolyte de Rome : Philosophumena, lib. VI, 55).

Les rares textes incomplets qui nous sont parvenus, ne nous permettent plus guère d’étudier, au gré des spéculations des nombreuses écoles gnostiques, le principe du Démiourgos, ou « Ouvrier du Monde », que toutes ont mis en avant de leur système particulier. Car, s’il est incontestable que les docteurs de la Gnose, les Simon, Valentin, Secundus, Epiphane, Ptolémée, Marcus, Basilide, Satornil, Marcion, Carpocrate, Cérinthe, Cerdon, Apelle, etc… ont copieusement divergé quant à la doctrine générale, ils sont du moins d’accord sur l’existence de ce Démiurge.

Or, s’ils furent toujours considérés comme des hérétiques par les Chrétiens constituant la grande Eglise primitive, il est néanmoins incontestable qu’ils se proclamaient eux-mêmes chrétiens, en tant que disciples du Christ, du moins en accordant au Sauveur la pleine économie du salut. Dès lors, comment a pu naître en eux, au sein de leurs cogitations métaphysiques, cette notion d’un « dieu » secondaire, daïmon ouvrier du Monde, artisan de la Matière, parfois même créateur de l’Homme charnel ?

  

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En effet, il est certain que tels d’entre eux furent en relation, au départ, avec certains docteurs chrétiens et non des moindres. Les historiographes de la Gnose ont cru pouvoir conclure que Valentin avait reçu la succession apostolique, et en tout cas, qu’il avait reçu l’enseignement traditionnel de Théodas, disciple de saint Paul, et des immédiats disciples de l’apôtre Marc, qui fondèrent la célèbre catéchèse d’Alexandrie. Et Clément d’Alexandrie nous rapporte, en son septième livre des célèbres « Stromates », que le gnostique Basilide avait eu pour maître Glaucia, disciple et interprète de l’apôtre Pierre… Or, il n’est pas possible que Glaucia et Basilide aient méconnu la pensée de Pierre sur des données essentielles. N’oublions pas, en effet, que ce même Basilide nous donne son propre témoignage en faveur de l’Ecriture canonique : « Tout se passe comme les évangiles le rapportent… »

Nous allons donc tenter de retrouver dans l’Ecriture Sainte elle-même des traces d’un « Ouvrier du Monde », sorte de « maître-Jacques de Dieu ».

On lit, dans l’Evangile selon saint Matthieu, la scène suivante :

« Cependant, Judas, qui avait livré Jésus, voyant qu’il était condamné, fut touché de repentir et reporta aux princes des prêtres et aux sénateurs, les trente pièces d’argent, disant : « J’ai péché en livrant le sang innocent. » Mais ils lui répondirent : « Que nous importe ? C’est votre affaire… »

« Alors Judas ayant jeté cet argent dans le Temple, se retira, et en s’en allant, se pendit. Mais les princes des prêtres, ayant pris l’argent, dirent : « Il n’est pas permis de le mettre dans le trésor parce que c’est le prix du sang. Et, ayant délibéré, ils en achetèrent le champ d’un potier, pour la sépulture des étrangers… » (Mathieu : Evangile, XXVII, 3-7).

  

Le Baiser de Judas de Giotto di Bondone-v01

 

Et l’Evangile de noter que cette scène avait été annoncée par le prophète Jérémie, et de citer le texte, mais de façon un peu inexacte. Reportons-nous donc aux Actes de Apôtres, qui nous donnent d’autres détails :

« Mes frères, il faut que ce que le Saint-Esprit a prédit dans l’Ecriture, par le bouche de David, touchant Judas, qui a été le conducteur de ceux qui ont pris Jésus, soit accompli. Il nous était associé, et il avait été appelé aux fonctions du même ministère. Mais il a acquis un champ du prix de son péché. Et, s’étant pendu, il a crevé par le milieu du ventre, et toutes ses entrailles se sont répandues. Ce qui a été tellement connu de tous les habitants de Jérusalem, que ce champ a été nommé en leur langage : Haceldama, c’est-à-dire le « champ du sang »… » (Actes des Apôtres : I, 16-19).

Or, dans Jérémie, nous trouvons cette phrase étonnante que nous tenterons ensuite d’éclairer avec le texte des Actes et celui de l’évangile selon saint Matthieu :

« Et je leur dis : Si vous jugez qu’il soit juste de me payer, rendez-moi la récompense qui m’est due ! Sinon, ne le faites pas… Ils pesèrent alors trente pièces d’argent, qu’ils me donnèrent pour ma récompense.

« Et le Seigneur me dit : Allez jeter à l’Ouvrier-en-Argile cet argent, cette belle somme qu’ils ont cru que je valais lorsqu’ils m’ont mis à prix !...

« Et j’allai en la maison du Seigneur, les porter à l’Ouvrier-en-Argile… » (Zacharie : XI, 12, 13).

  

Dieu potier Khnoum

 

Ainsi donc, lorsque Judas (car c’est lui que le prophète Zacharie préfigure en cette vision), lorsque Judas va jeter ses trente deniers d’argent dans le Temple, il les porte à « l’Ouvrier-en-Argile »…

C’est donc que cet Ouvrier-en-Argile est symbolisé dans le Sanctuaire, qu’il y est présent, invisiblement peut-être, mains néanmoins, c’est à lui que Judas va reporter le prix de sa trahison.

Sans doute, dira-t-on que, jetant la somme dans le Temple, Judas, inconsciemment, la remet d’avance au propriétaire de ce champ dans lequel il se pendra quelques moments plus tard. Et les princes des prêtres régleront pour lui l’achat de ce champ à son légitime propriétaire, qui, justement, est un humble potier, c’est-à-dire un « ouvrier en argile »…

Seulement, le familier de l’Ecriture, suffisamment rompu aux subtilités de son ésotérisme, suffisamment familier des nombreux livres qui composent l’Ancien et le Nouveau Testament, n’est pas sans avoir remarqué une chose, c’est le rôle de l’argile et du potier dans l’Ancien Testament.

Le potier est toujours l’image retenue pour désigner, allégoriquement, le Dieu créateur matériel des êtres, et l’argile est, non seulement la matière première utilisée par lui, mais encore le symbole de la misère propre au Monde Inférieur. En outre, le vase, réalisé par le potier, est à son tour le symbole des Etres créés. Nous allons voir par les citations ci-après. De nombreuses fresques égyptiennes nous montrent d’ailleurs le dieu Phtah modelant l’œuf du Monde, assis à un tour de potier.

Le Potier dans l’Ecriture, image du Démiurge

« La fournaise éprouve les Vases du Potier, comme l’épreuve de l’affliction les hommes justes… » (Ecclésiaste, XXVII, 6).

  

Khnoum le potier crée l'Univers sur son tour

 

« Vous les gouvernerez avec une verge de fer, et vous les briserez comme le Vase du Potier… » (David, Psaumes : II, 9).

Allusion à Jérémie, XVIII, 4, 6, que nous verrons plus loin.

« Il les gouvernera avec un sceptre de fer, et elles (les nations) seront brisées comme des vases d’argile… » (Apocalypse : II, 27).

« Le Seigneur me dit un jour : allez recevoir de la main des Anciens d’entre le peuple, et des plus anciens d’entre les prêtres, un Vase de terre fait par un Potier…

« Et allez à la vallée du Fils d’Ennom, la Géhenne Ennom, (en hébreu : la « Vallée du sommeil », l’avant-dernière station avant la mort éternelle, selon la Kabale), qui est devant la Porte de l’Argile, et vous leur annoncerez les paroles que je vous dirai… » (Jérémie, XIX, 1, 2).

« Comment les enfants de Sion, qui étaient éclatants, couverts de l’or le plus pur, ont-ils été traités comme des vases de terre, comme l’ouvrage des mains du Potier ?... » (Jérémie : Lamentations, IV, 2).

Les enfants de Sion sont assurément les Ames Pré-existantes, car il ne saurait s’agir là des habitants charnels de la Jérusalem terrestre, qui n’étaient nullement éclatants, ni recouverts de l’or le plus pur ! Et ceci est un argument de plus en faveur de cette thèse origénienne.

Nous pouvons d’ailleurs déjà noter ce qui suit, sur ce mystérieux Démiurge, et que nous relevons dans l’œuvre d’Origène :

Un des disciples les plus illustres de Valentin, Héracléon, nous dit ceci en son « Commentaire sur saint Jean ».

Après l’épisode de la Samaritaine, vient celui de la seconde venue du Christ à Capharnaüm :

« Or, il y avait un fonctionnaire royal (en grec : basilicos) dont le fils était malade. »

Héracléon voit dans ce fonctionnaire le Démiurge, qui a un pouvoir incomplet sur ses sujets.

« Quant au fait que son règne est petit et temporaire, il est nommé basilicos, comme une sorte de petit roi sous le grand roi, établi pour un petit royaume. Quant à son fils, qui est malade dans la ville de Capharnaüm, il faut y voir celui qui est dans le « Lieu inférieur », le « Lieu intermédiaire », près de la mer, c’est-à-dire attenant à la Matière, dont elle est le symbole… » (Héracléon, cité par Origène, in Commentaires sur Jean, XIII, 60).

Or, nous lisons dans Origène :

« Il faut considérer si le basilicos n’est pas la figure d’une Puissance parmi celles qui gouvernent ce siècle, (ou ce cycle, ou cet éon). Si son fils n’est pas l’image de ceux qui sont sous sa puissance. Si la maladie n’est pas la disposition mauvaise, contraire à la volonté de l’Archonte, et Capharnaüm l’image du lieu où demeurent ceux qui lui sont soumis… » (Origène, Commentaires sur Jean, XIII, 59).

En outre, on est porté à retrouver là la justification de cette différence (que les Cathares maintiendront encore au XIe siècle et au XIIe siècle) entre Lucifer, le Basilicos, et Satan, son fils, le premier pouvant se retrouver dans le « Père du Mensonge » évoqué par le mystérieux passage de saint Jean :

« Si Dieu était votre père, vous m’aimeriez… Mais, vous êtes les enfants du Diable. Lorsqu’il profère des mensonges, il dit ce qu’il trouve en lui-même, car il est menteur et son père (l’est) aussi… » (Jean, Evangile, VIII, 44).

Que souligne encore mieux ce passage de la Sagesse :

« Par un vain travail, le forme de la même boue un dieu, lui qui a été formé de la même terre peu auparavant… » (Sagesse : XV, 8).

  

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Et ce dédoublement de l’Ange Tombé peut se justifier ainsi, quant à la minime compréhension humaine.

Satan a pris de Lucifer tout ce que celui-ci, dans la moindre mauvaise fraction, rejetait de son conscient dans son inconscient. Tous les désirs les plus inavoués, les perversions les plus criminelles, Satan, émanation de Lucifer, les a hypostasiés en lui, et les a ensuite manifestés dans le concret.

Il est possible que Lucifer ait émané Satan par une sorte d’orgueilleuse imitation du Père émanant le Fils, un peu comme le Docteur Jeckyll extériorisait le mauvais dissimulé en lui-même dans la personne nouvelle de M. Hyde. Mais, on ne saurait en tout cas, considérer cela comme une création réelle, consciente, d’un être absolument distinct. Lucifer, extériorisant Satan, ne fait qu’objectiver le Mal qu’il porte en lui. En réalité, nous nous trouvons devant un cas de dédoublement de la personnalité de l’Archonte, et non devant une création au sens absolu du mot. La théorie taoïste des deux âmes humaines, la bonne et la mauvaise, compénétrées durant la vie, séparées lors de la mort, en donne une idée.

Quant au « véhicule » psychique qui a hypostasié la fraction la plus ténébreuse du Démiurge, la logique gnostique nous dira que c’est sans doute l’Ange onthologiquement le plus inférieur (par sa Hiérarchie) et moralement le plus enténébré, qui, de tous ceux qui participèrent à la Révolte initiale, le devint inévitablement.

Ainsi, face à l’Unité divine, le Rebelle initial ne peut que se constituer en Dualité.

Le Potier mystérieux a ainsi un rôle particulier dans la symbolique vetero-testamentaire. Mais, dira-t-on, il y avait des commerçants dans le Temple, ceux-là même contre lesquels Jésus s’élèvera, et qu’il fouaillera d’importance, un jour (Matthieu : XXI, 12 – Marc : XI, 15 – Luc : XIX, 45 – Jean : II, 14). Pourquoi n’y aurait-il pas eu un potier ? Mais parce qu’un potier n’aurait rien eu à faire dans le Sanctuaire, parce que les marchands qui y tenaient boutique, un peu comme les vendeurs de médailles, images pieuses, souvenirs, qui hantent les porches de nos églises modernes ou leurs voisinages, avaient, malgré tout, un rapport avec le culte. Et nous en connaissons les spécialités :

« Et la Pâque des Juifs étant proche, Jésus se rendit à Jérusalem. Et il trouva dans le Temple des gens qui y vendaient des bœufs, des moutons, et des colombes et aussi des changeurs qui y étaient assis… » (Jean : Evangile, II, 13-14).

Les trois autres synoptiques nous parlent de « ceux qui y vendaient des colombes », aucun ne parle des céramistes ou des potiers…

Ainsi donc, ce potier auquel fait allusion Jérémie, en sa vision relatée plus haut, n’est pas de ce Monde, lui non plus…

Le « Vase » dans l’Ecriture, image des Etres créés

L’enveloppe charnelle ou psychique est souvent comparée à un vase, réceptacle de l’esprit, dans l’Ecriture Sainte.

  

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Qu’on se souvienne des « vases d’iniquité », qu’on relise Jérémie (XXVII, 20, 22), le IVe Livre des Rois, (XXV, 13, 17) ou Daniel (V, 2), et on verra que ces vases représentent en réalité des Créatures spirituelles, dont ils ne sont que la « forme », le « véhicule apparent », le « corps psychique ». Car, si l’Eglise définit les Anges comme des esprits purs, cette doctrine n’est pas article de foi. Origène, Justin, Athénagore, Irénée, Tertullien, Clément d’Alexandrie, Cyprien, Lactance, en une longue liste qui s’étend jusqu’à saint Jean Damascène, sans omettre Grégoire le Grand, donnent aux Anges une « forme », ou plutôt une essence psychique, alliée à l’esprit pur. Cette « enveloppe » est alors comparée à un « vase », tantôt de dilection (Anges) tantôt de réprobation (Démons).

Qu’on en juge :

« Le Seigneur dit à Jérémie : « Allez et descendez dans la demeure d’un Potier, et là, vous comprendrez ce que j’ai à vous dire… » J’allai alors dans la maison d’un potier et je le trouvai travaillant sur sa roue. En même temps, le vase qu’il faisait de terre d’argile avec ses mains, se rompit, et aussitôt, il fit un autre vase de la manière qui lui plut.

« Le Seigneur me dit ensuite : « Maison d’Israël, ne pourrai-je donc faire de vous ce que le potier fait de son argile ?... Car, comme l’argile est en la main du potier, ainsi vous êtes en Ma Main, ô Maison d’Israël… » (Jérémie, XVIII, 4, 6).

Passage qui tend à dire que Dieu a plus de difficultés à manier l’âme humaine que le Démiurge n’en a à manier les instincts corporels inférieurs.

« Le potier n’a-t-il pas la liberté de faire de la même masse d’argile un vase destiné à des usages honorables et un autre destiné à des usages vils et honteux ?... » (Paul : Epître aux Romains, IX, 21).

Ainsi, il semblerait que ce fut à la discrétion du Démiurge que l’Humanité soit redevable des inégalités parfois choquantes qui séparent charnellement et physiquement les hommes dès leur naissance. Forme particulière d’une prédestination purement matérielle, dans laquelle il serait vain de rechercher la Justice pure.

 

BoschEnfer

 

D’où la réponse du Jésus :

« Lorsque Jésus passait, il vit un homme qui était né aveugle. Et ses disciples lui firent cette question : « Maître, est-ce le péché de cet homme ou celui de son père ou de sa mère, qui est cause qu’il est né aveugle ? » Et Jésus répondit : « Ni lui, ni ses parents n’ont péché, mais ceci a été afin que les œuvres de Dieu soient manifestées en lui… » (Jean, Evangile : IX, 1).

D’autres versets scripturaires comparent encore le corps psychique ou hylique à un vase d’argile :

« Voici que ceux qui servent Dieu dans le Ciel ne peuvent se maintenir en Sa Présence, et il trouve des tâches jusque dans Ses Anges… Combien plus ceux qui habitent en des demeures de boue, et qui n’ont qu’un fondement de terre, seront-ils consumés comme une chose rongée par les vers ?... » (Job, IV, 19).

« Parce qu’ils (les mauvais Anges) ont séduit Mon Peuple… et que, lorsque Mon Peuple bâtissait une muraille, ils l’on enduite avec de la boue sans y mêler de la paille… » (Ezéchiel, XIII, 10).

Si nous nous reportions à Matthieu, II, 12, nous voyons que la paille peut être assimilée au corps psychique, le froment à l’esprit, et la boue reste donc comme symbole du corps charnel.

D’ailleurs :

« Le Seigneur Dieu forma l’Homme du limon de la terre, il répandit sur son visage un souffle de vie et l’Homme devint vivant et animé… » (Genèse : II, 7).

« Souvenez-vous, je Vous prie, que Vous m’avez fait comme un vase d’argile, et que Vous me réduirez en poussière… » (Job : X, 9).

« Dieu est mon Créateur aussi bien que le vôtre, et nous avons été formés de la même boue… » (Job : XXXIII, 6).

« Cependant, Seigneur, vous êtes notre Père, et nous ne sommes que de l’argile. C’est Vous qui nous avez formés, et nous sommes tous les ouvrages de vos mains… » (Isaïe : LIV, 8).

Ces deux versets sont importants, car ils tendent à démontrer que la création de l’homme charnel est bien intégrée dans l’ordre des choses du Plan Providentiel, (contrairement à la doctrine de la plupart des Gnostiques hétérodoxes, qui soutiennent que c’est l’Archonte d’En-Bas, qui en est, seul, responsable).

Autrement, il faudrait admettre, avec les extrémistes de la Gnose, que la plupart des prophètes de l’Ancien Testament, ne furent pas inspirés par le Dieu Suprême, mais bien par le Démiurge. D’où l’incomplétude de leur message.

En faveur de cette thèse, nos Gnostiques citent, évidemment, la célèbre phrase de l’Evangile :

« En vérité, en vérité, je vous le dis : Je suis la Porte des Brebis. Tous ceux qui vinrent avant moi furent voleurs et brigands, mais les Brebis ne les ont point écoutés… » (Jean, Evangile : X, 7, 8).

 

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Orphée - dans Esotérisme & Gnose