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21 mars 2010 7 21 /03 /mars /2010 18:25

Le Symbole du Serpent dans les mythes créateurs

 

Depuis les origines, le serpent (et aussi le dragon) a été l’animal symbolique par excellence. Ses interprétations furent nombreuses et souvent contradictoires. L’animal fut associé à l’idée de la vie comme à celle de la mort et aussi à la notion d’éternité. Sa capacité à se renouveler, à changer de peau, à retrouver l’apparence de la jeunesse, représenta pour les Anciens le principe de l’éternel retour, du passage permanent de la vie au trépas, et vice-versa.

 



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Traditionnellement, dragons et serpents étaient les protecteurs du savoir spirituel et des lieux sacrés. Par dégradation, ils devinrent les gardiens des trésors cachés et des richesses matérielles. Le dragon était le défenseur des fortunes mystérieuses en Occident, de la Toison d’Or et du Jardin des Hespérides ; le gardien de l’immortalité dans les légendes celtes. Quant au serpent, il détenait la connaissance cachée, veillait sur la caverne, la grotte où étaient enfouis les secrets. Possédant la clé du savoir occulte, il recelait une haute valeur initiatique en tant que gardien du passage.

 

Le serpent est un Dieu premier, une divinité ancienne qui a présidé à toutes les genèses et à toutes les cosmogonies. Associé à la fécondité et à la maternité, l’animal a été regardé universellement comme le symbole de la Terre Mère nourricière. La plupart des Déesses mères eurent le serpent comme attribut. Le serpent fut aussi mythiquement le fils de la Terre, le dynamisme mâle engendré par la « Grande Femelle ». Dans la nature, chaque phénomène possède deux aspects distincts qui s’observent dans le mouvement des astres, l’alternance du jour et de la nuit, le rythme des saisons… Il y a toujours croissance et déclin. Le serpent représente la sinusoïde des forces divines qui alternativement croissent et décroissent en un mouvement maintenant l’équilibre des forces. Il symbolise le retournement et la mutation avant une nouvelle création. Sa reptation rappelle le mouvement ondulant des vagues et des flammes et l’assimile aussi bien à l’eau qu’au feu. Sa fluidité le lie à l’élément liquide, sa morsure venimeuse et brûlante l’unit au feu. Son ondulation est aussi souterraine et désigne les forces telluriques alimentant le magnétisme de la terre. Le serpent est par nature un symbole ambivalent, voire polyvalent, représentant les forces primordiales issues des profondeurs, associées au monde des Enfers et à la Mort, à la fertilité et à la fécondation. Son aspect et ses mouvements le réunissent aux eaux sinueuses fertiles et à l’énergie tellurique, ainsi qu’aux cycles alternativement négatifs et positifs, créateurs et destructeurs. L’ophidien fut adoré, déifié, et vénéré dans de nombreuses cultures, ce qui amena certains experts à en conclure que les traditions et les symboles ophidiens puisaient à une source commune ancienne située au Proche Orient.

 



eve                              EveAppleSerpent

 

 

Ensuite, le culte passa en Afrique, en Asie et en Europe. D’autres affirment que la vénération des serpents se développa un peu partout, de manière tout à fait indépendante. Titans et autres géants dotés de caractéristiques humaines et serpentines sont figurés dans les théogonies du monde entier en tant que précurseurs des hommes. A mesure que le monde prenait forme, les créatures symbolisant les forces créatrices devinrent moins monstrueuses et adoptèrent des apparences humaines ou animales. Le serpent apparaît dans de multiples mythes créationnistes où il est décrit comme un esprit sage et bienveillant. En hébreu, il est nahash, dérivé de la racine « Nhsh » signifiant « déchiffrer », « trouver ». L’une des principales catégories d’anges de la tradition juive est celle des Séraphins ou « serpents ardents ». Nous trouvons plusieurs allusions à ces créatures dans la Bible. Le mot « Eve » est apparenté au mot hébreu « hève » ou « hava » désignant à la fois la vie et le serpent. C’est de ce verbe « hava » que les latins tirèrent les « ave ». Les Chaldéens n’avaient qu’un mot pour désigner le serpent et la vie. En arabe, le serpent est « al-hayyah » et la vie « al-hayat ».

 

Virigine Gimaray, auteur du livre « Le serpent », a dégagé les multiples manifestations du reptile en tant qu’énergie première, enroulement originel, souffle de vie, représentation du corps du monde, chaîne du vivant (ADN), élément de cohésion de l’univers enserrant l’œuf cosmique de ses anneaux, élan fécondateur, dualité fondatrice, éternel renouveau, semence divine, esprit des abîmes, forces chaotiques, incarnation démoniaque, bête de l’Apocalypse, pouvoirs guérisseurs, immortalité, réincarnation, gardien des trésors, messager du divin, voix de la sagesse. Il y a vingt ou trente mille ans, les hommes préhistoriques vénéraient déjà la forme serpentine, la peignaient sur les murs ou la dessinaient avec leurs doigts sur les parois d’argile. En Australie où l’art rupestre est encore régulièrement pratiqué, les serpents figurent dans de nombreuses images aborigènes. Le reptile tient une grande place dans leurs mythes sur la création du monde et celle des hommes. Chez certaines tribus, les serpents Unguds sont identifiés à des êtres mythiques, des héros totémiques appelés Wond’inas qui enseignèrent à leurs lointains ancêtres l’usage des outils, les lois, les rites et les coutumes. Une fois leurs tâches terminées, ils montèrent au ciel ou s’enfouirent sous la terre.

 




tentation                           Femme et Serpent


Les serpents jouent un rôle important dans la religion des anciennes cultures d’Amérique centrale et du Mexique. On rencontre une multitude de serpents gravés dans les temples incas, aztèques et mayas. Au Mexique, le serpent était féminin. Il était la grand-mère des Dieux, Coatlicue, déesse de la terre associée au printemps, tantôt représentée avec une tête de serpent, tantôt avec une jupe faite de reptiles entrelacés. De tous les Dieux, le plus étrange est sans contexte le « serpent à plumes », Quetzalcoalt, l’une des plus grandes divinités du panthéon. Le nom « Quetzalcoatl » provient de deux termes signifiant respectivement « plume précieuse » (quetzalli) et « serpent » (coatl). Sa partie oiseau tuait sa partie serpent pour que le sang versé donne naissance à la vie. Quetzalcoatl, le héros civilisateur des sociétés précolombiennes associé à l’humidité, aux eaux de la terre et au vent, était aussi l’inventeur de l’agriculture, de la métallurgie et de l’écriture.


 

quetzalcoatl

 

   


A l’époque toltèque, on dit qu’il fut chassé par le Dieu mauvais Tezcatlipoca, agacé par ses vertus, et qu’il s’embarqua sur un radeau fait de serpents nattés. Quetzalcoatl disparut à l’horizon oriental, promettant de revenir un jour sauver son peuple de la tyrannie toltèque. Depuis son départ, les prêtres attendaient patiemment son retour, particulièrement durant les années du roseau qui lui étaient consacrées. Etant donné que Quetzalcoatl étant apparu sous la forme d’un homme à la peau claire, lorsqu’en 1519, année du roseau, des étrangers à la peau blanche et aux armures resplendissantes débarquèrent sur la côte Est du Mexique, les Aztèques les prirent tout naturellement pour les serviteurs de Quetzalcoatl et ils furent… détruits en moins de deux ans, avant même de comprendre que les Conquistadors n’étaient pas les serviteurs de leur Dieu tant vénéré…

 

Les légendes anciennes de la tribu Nyoro en Afrique affirment que les premiers êtres humains ressemblaient à des caméléons. Ils descendirent du ciel et fondèrent l’espèce humaine. En Afrique australe, l’oiseau foudre dominait les cieux tandis que le serpent « arc en ciel » régnait sur les Enfers. Le folklore gaélique d’Ecosse abonde en légendes où hommes et femmes étaient des phoques ayant épousé des humains, les abandonnant ensuite pour retourner à la mer. Au Japon, dans la ville de Nagasaki, les serpents blancs étaient considérés comme des messagers divins et les anciens Dieux apparaissaient souvent sous la forme de serpents d’eau. L’Inde constitue le berceau des cultes du serpent, en particulier le cobra. Dans ce pays et dans toutes les régions avoisinantes, depuis l’aube de la civilisation, le serpent a joué un rôle primordial. Le cobra était l’animal totem des premiers Dravidiens qui précédèrent la race Aryenne. Jusqu’à une époque récente, dans le Sud et dans l’Est de l’Inde, certaines dynasties prétendaient descendre directement du serpent. Leur couronne portait l’image d’un cobra dressé et ressemblait étrangement à l’uræus des Egyptiens. Que ce soit sous les formes du cobra lové autour de Shiva, d’Anata, de Shesha, le serpent originel, de Kaliya, le serpent géant vaincu par Krishna ou les nâgas, ces êtres mi-serpents mi-humains vénérés avant les Aryens, le serpent est omniprésent dans la mythologie indienne.

 

Ananta était l’immense reptile flottant sur les eaux primordiales du chaos originel et de « l’océan d’inconscience » sur les anneaux duquel Vishnu se reposait entre deux créations du monde. C’est là qu’il donna naissance à Brahma qui surgit de son nombril. Ananta était aussi le prince des ténèbres. Chaque fois qu’il ouvrait la gueule, un tremblement de terre se produisait. Dans la religion védique et le Rig-Veda, le serpent Vrtra incarnait le démon le plus puissant. Selon la tradition, les eaux primordiales étaient retenues dans les vallées des hautes montagnes car Vrtra s’allongeait autour de ces montagnes, bloquant leurs issues, empêchant les eaux de s’écouler vers la terre. Mais Indra vainquit Vrtra avec l’aide de Vishnu. La mort de Vrtra donna naissance au temps. Quelquefois, on lie la destruction de Vrtra avec la séparation de la terre et du ciel et la création des montagnes.

  

 


AnantaVishnu                        brahma

 

 

Dans le « Mahabharata », le combat acquiert une dimension cosmique et dépasse la dimension temporelle. Selon cette épopée, Indra se prépara durant 25.000 années et la lutte contre le serpent dura 35.000 années. Dans les « Puranas », écrits tardifs créés entre 400 et 1200, Vrtra incarne le désordre universel, le chaos primordial. La bataille contre Vrtra symbolise la lutte perpétuelle entre la lumière et l’obscurité. Figuré quelquefois comme un être à sept têtes de serpent, Shesha fut représenté le plus souvent comme un serpent à mille têtes. Son nom en sanskrit signifie « vestige » ou « résidu ». Shesha est le vestige des univers détruits. Il est le soutien du monde, le serpent originel, né de l’union de Kashyapa et de Kadru (l’immortialité). Il épousa Anantashirsha (ou tête d’Ananta), signifiant le « commencement de l’éternité ». Le Dieu Vishnou se repose indifféremment sur le serpent Shesha, Ananta ou Vasuki. En Inde, le reptile est aussi le nâga portant l’univers sur son dos, mot désignant à la fois l’éléphant et le serpent. Tant l’Hindouisme que le Bouddhisme mentionne des créatures dénommées nâgas, nom sanskrit pour « serpent ». Il s’agit d’êtres mi-humain, mi-serpent, qui furent parfois assimilés à des dragons. Leur nom signifie « ceux qui ne marchent pas, mais rampent ! » Les nâgas étaient au service du serpent Varuna qui séjournait au fond des mers dans un palais merveilleux, d’où il gouvernait l’ensemble de l’élément liquide. Dieux ancestraux, les nâgas ou sarpas passaient pour se métamorphoser en homme ou en serpent à volonté.

 

Avec leurs épouses, les Nagini, ils résidaient dans des demeures souterraines ou sous-marines, des palais somptueux couverts d’or et de pierreries. Dans les légendes de l’Inde et du Sud-Est asiatique, les nâgas gardaient les trésors de la terre. Les Indiens faisaient jadis des sacrifices humains aux nâgas, dans l’espoir de découvrir des trésors cachés. Dans la mythologie brahmanique, les Devas (Dieux) et les Asuras (anti-dieux) utilisent le serpent Vâsuki, comme corde pour faire tourner le Mont Meru sur son axe, afin de faire baratter la mer de lait et en extraire le nectar de l’immortalité ou amrita. Le Bouddhisme comme le Jaïnisme adoptèrent le serpent comme symbole. Une légende bouddhique révèle que le roi serpent Muchilinda protégea de la pluie le Bouddha en méditation en lui faisant un siège de ses anneaux repliés et en formant un abri de son capuchon à sept têtes de cobras.

 

En Egypte, des anciens rois égyptiens portaient les noms de « Scorpion » et de « Serpent ». De l’uræus ornant le front des pharaons à Meresget, le cobra femelle vivant dans les entrailles de la Vallée des Rois, en passant par Outo, Kematef, Apopis et Hapy, les serpents se retrouvent partout dans la mythologie égyptienne. Avant que ne soient crées le ciel et la terre, la vie se trouvait en germination dans une sorte d’élément primordial aqueux nommé Noun. La toute première créature à apparaître dans les eaux originelles fut Amon. Sous la forme d’un serpent, il fertilisa l’œuf cosmique façonné par les huit divinités de l’Ogdoade composée de quatre couples représentant chacun un aspect de l’état fondamental. Ces divinités imaginées comme des serpents et des grenouilles (parfois aussi comme des babouins) symbolisaient les formes potentielles de tous les êtres vivants.

 

 

 



papyrus-dama-heroub                          ouroboros

 

 

Un autre Dieu, Atoum sortit lui aussi des eaux sous la forme d’un serpent à cinq têtes et « cracha la création toute entière ». Atoum, habituellement représenté sous forme humaine, formait un tout contenant le principe mâle et le principe femelle. Le « Livre des Morts » lui prête ces paroles : « Je suis ce qui demeure… Le monde retournera au Chaos, à l’indifférencié, je me transformerai alors en serpent qu’aucun homme en connaît, qu’aucun dieu ne voit ! »

 

La dualité du serpent n’échappa pas aux Egyptiens et ils représentèrent son bon comme son mauvais côté. Lors de son voyage nocturne, le Dieu Soleil devait traverser les mondes souterrains. Toute la nuit, il luttait contre le serpent Apopis (de Aapep ou Aapef signifiant « géant » ou « serpent géant »). Apopis était né d’un « crachat du démiurge » que les Dieux primordiaux avaient rejeté, le condamnant à une perpétuelle révolte. Personnification du mal, du chaos et des forces destructrices, l’animal cherchait à anéantir la création divine. Quotidiennement, Apopis sortait des ténèbres pour tenter de faire échouer la barque solaire voguant sur le Noun ou océan primordial, cherchant à mettre fin au processus de création. Chaque matin et chaque soir, il menaçait l’ordre cosmique. Toujours vaincu mais à jamais renaissant, Apopis était indestructible, montrant que les forces de l’ombre pouvaient seulement être contenues, et qu’elles restaient une menace perpétuelle pour le monde. Son sang teintait quotidiennement de rouge le ciel au lever et au coucher du Soleil. Aux dernières heures, le Soleil entrait dans un grand serpent, bénéfique celui-ci, qui le régénérait et il reparaissait rajeuni à l’aube.

 

Le serpent apparaît dans le symbole de l’Ouroboros présent dans de nombreuses civilisations antiques. D’abord chez les Egyptiens en 1600 avant J.-C., il voyagea en Phénicie et arriva chez les Grecs qui lui donnèrent son nom signifiant « celui qui dévore sa propre queue ». Ce signe représentait l’immortalité, le serpent pouvant continuer à vivre en dévorant sa queue qui lui fournissait les éléments nécessaires à sa survie. L’Ouroboros est lié au mouvement perpétuel, à la notion de continuité, d’autofécondation et à l’idée d’éternel retour. Dans certaines représentations, il est figuré moitié blanc, moitié noir, pour symboliser l’union du monde chthonien (d’en bas) et du monde céleste, la réunion des deux principes opposés / complémentaires, du Yin et du Yang, du cycle de la vie libérée de la mort, de l’être parvenu à son état androgynique primordial.

 

 

 
ouroboros2                                      ouroboros4

 

 

 

Pour les gnostiques, l’Ouroboros figurait l’Unité, l’image du temps qui s’écoule et l’évolution. Ils adoptèrent le symbole du serpent à tête de lion appelé Glycon et le rapprochèrent du Dieu égyptien Chnoumis (figuré sous la forme d’un serpent doté de deux jambes humaines). Rappelons que les gnostiques vénéraient un Dieu « inconnu » et rejetaient le créateur du monde physique, Yahvé. Il n’était selon eux qu’un être malfaisant, une sorte d’avorton né d’une création malheureuse de la partie féminine de Dieu. La secte gnostique des Ophites (« ophis » signifiant serpent) et celle des Naassènes du IIème siècle (« nahash » signifiant aussi serpent en hébreu), choisirent le serpent comme divinité tutélaire. Ils considéraient le serpent tentateur du Jardin d’Eden comme le messager d’un Dieu plus ancien que Yahvé, et bien meilleur, qui aurait eu pour mission de transmettre secrètement le savoir ou « gnose » à l’homme. Le serpent constituait à leurs yeux l’un des principaux véhicules du divin. Selon les chrétiens Clément, Tertullien et Irénée, on les nommait Ophites parce qu’ils magnifiaient le reptile à un point tel qu’ils en oubliaient le Christ. Selon eux, c’était le serpent qui était à l’origine de la connaissance du bien et du mal. Ils lui accordaient un rôle initiateur et rédempteur à travers le symbole de l’Ophis-Christos. Le serpent, dans la figure du Sauveur, était aussi représenté enroulé autour du Tau Sacré.

 


moses brass-serpent                           serpent crucifie

 

 

Le serpent joua également un rôle majeur en Mésopotamie où on le retrouve gravé sur de nombreuses tablettes d’argile. Des créatures ophidiennes étaient vénérées dans de nombreux sanctuaires. En Mésopotamie, une légende révèle que lorsque le ciel n’était pas encore nommé, l’Apsu, l’océan primordial d’eau douce et Tiamat, la grande mer salée, représentée sous les traits d’un serpent monstrueux, mélangèrent leurs eaux. De leur union naquirent le ciel, la Terre et les Dieux primordiaux dont le plus important était Marduk. Marduk et Tiamat se livrèrent à une guerre sans merci. Tiamat enfanta des « serpents géants aux dents aiguës, aux mâchoires impitoyables, de venin, en guise de sang, elle emplit leur corps, d’épouvantes elles vêtit des dragons en furie, les surmonta du nimbe de splendeur et les fit pareils aux dieux ». Dans la symbolique grecque, le serpent était un gage de sagesse, de longévité et de fertilité. Les premiers Dieux grecs furent des serpents. Eurynomé, la déesse de toutes choses, surgie nue du chaos primordial, sépara la mer du ciel puis dansa sur les vagues en faisant des mouvements d’ondulation qui firent naître un vent. De ce souffle, elle façonna le serpent Ophion. Par son attitude lascive et provocante, la déesse suscita le désir d’Ophion qui s’enroula autour de ses jambes et la féconda.

 

Elle prit alors la forme d’une colombe et pondit un œuf primordial, l’œuf du monde, qu’Ophion s’empressa de couver. De cet œuf naquit la Création. Zeus fut vénéré sous la forme serpentine et sous le nom de Zeus Melichios, dépeint sous les traits d’un énorme serpent barbu auquel on rendait des sacrifices nocturnes. La déesse mère primordiale Gaïa (ou Ge), personnification de la terre maternelle et nourricière fut elle aussi associée au serpent. Elle était l’ancêtre maternel des races divines mais enfanta aussi les Titans et Titanides, les Cyclopes et les Hécatonchires, des monstres possédant cinquante têtes et cent bras.

 

Le serpent, en rapport avec le divin, fut toujours représenté en position ascensionnelle, s’enroulant autour d’un bâton ou d’un arbre, comme dans le symbole du « caducée ». Il partait de la terre et s’élevait vers la lumière. Le symbole est très ancien puisqu’on le découvre déjà gravé sur la coupe du roi Gudea de Lagash, en 2600 ans avant J.-C. Le terme « caducée » trouve son origine dans le sanskrit « kàrù » signifiant « chanteur », « poète ». Il fut repris par les Grecs en tant que « bâton de hérault », messager officiel lors des transactions diplomatiques. Le caducée est un sceptre attestant de la fonction de celui qui le porte. Ils furent nombreux en Grèce à arborer ce symbole : Asclépios, le Dieu de la médecine, Apollon, Hermès. Inspirés de la tradition égyptienne et mésopotamienne, il y eut durant le IIème siècle avant J.C. environ trois cents temples consacrés aux rêves et dédiés à Apollon ou à son fils Asclépios. Parti de Grèce, le culte d’Esculape et de sa forme serpentine se répandit à Rome durant l’épidémie de peste vers 290 avant J.C. où l’on fit édifier des temples de guérison. Le plus célèbre était celui d’Epidaure où les malades se rendaient en grand nombre.

 

Mais le « caducée » reste surtout l’emblème d’Hermès, (le Mercure latin), le Dieu messager des Olympiens. Fils de Zeus et de Maïa, il avait de nombreuses attributions : guide des voyageurs, conducteur des âmes des morts, dieu du vol et du mensonge, de l’habileté et de la ruse, patron des orateurs et des commerçants, dieu berger et dieu de la santé. Au départ, son attribut était la lyre qu’il échangea avec son demi-frère Apollon contre un « caducée ». Le symbole d’Hermès / Mercure est un bâton autour duquel s’enroulent deux serpents en sens inverse, symbolisant les deux aspects, gauche et droite, diurne et nocturne, bénéfique et maléfique, mâle et femelle, des deux courants cosmiques figurés par la double spirale. Selon la légende, Hermès sépara les deux serpents (représentant le chaos primordial) qui se battaient et les enroula autour d’un bâton représentant l’axe du monde, symbolisant l’intégration des forces contraires autour d’un axe d’équilibre, ce qui fait parfois dire que le « caducée » est un symbole de paix et de neutralité. Par la suite, deux ailes vinrent se fixer sur la partie supérieure. Elles symbolisaient le voyage, le commerce, le messager. Pour Court de Gébelin, le bâton symbolise l’équateur, les ailes symbolisent le temps, et les deux serpents, mâle et femelle, représentent le Soleil et la Lune qui en parcourant l’écliptique sont tantôt séparés, tantôt réunis. Le « caducée » hindou est associé à l’arbre sacré.

 

Le caducée mésopotamien montre une baguette centrale représentant le souvenir de l’arbre et symbolise l’efficience de la divinité de l’arbre. Le serpent associé à l’arbre incarne l’énergie qui fait monter la sève. Dans la mythologie nordique, le serpent Niddhog se trouve au pied de l’arbre cosmique Yggdrasiil, symbolisant l’axe du monde. Par rapport au tronc immobile, le serpent représente le mouvement. Le serpent enroulé autour d’un axe symboliserait l’ensemble des cycles de la manifestation universelle, selon René Guénon. Le caducée peut être mis en parallèle avec l’arbre séfirotique de la kabbale juive. Selon la tradition, cet arbre représente la structure de l’homme (le microcosme) et de l’Univers (le macrocosme). Dieu aurait créé le monde par l’intermédiaire de dix puissances ou verbes appelés Sephiroth (au pluriel Sephira) et des vingt-deux lettres de l’alphabet hébreu, le tout constituant les trente-deux voies merveilleuses de la sagesse. Ces Sephira sont réunies par une série de « sentiers », de « canaux », pouvant être perçus comme des zones de transition. Les Kabbalistes hébreux n’ont probablement rien inventé puisque les Sumériens vénéraient déjà une sorte d’arbre de vie. Pour les Romains, le bâton représentait le pouvoir, les deux serpents la prudence, les ailes, la diligence, le casque, les pensées élevées. Le « caducée » réunit aussi les quatre éléments de la nature et leur valeur symbolique : la baguette correspond à la terre, les ailes à l’air, les serpents, au feu et à l’eau.

 

 

 


hermes                           hermes standing


 


En hermétisme et en alchimie, le « caducée » représente la notion d’unité dans l’opposition, la coexistence des opposés / complémentaires dans la divinité et en l’homme. Le reptile qu’il soit serpent ou dragon, en tant qu’animal primitif, est associé à la « materia prima » (matière première) des alchimistes. Le « Grand Œuvre », l’union du volatil et du stable, du mercure et du soufre, est représenté par la lutte entre le dragon ailé (symbole du mercure philosophale) et le dragon chtonien (symbole du soufre). Dans l’épisode biblique du serpent d’airain, le reptile revêt un rôle de régénérateur du peuple élu et d’instrument divin. Certains auteurs voient dans cet épisode la première association d’un serpent et d’un bâton symbolisant un acte de guérison, un emblème qui deviendra par la suite l’attribut du monde médical. L’explication du « caducée » médical (de la médecine, de la pharmacie, des soins infirmiers et de l’enseignement pharmaceutique) réside dans l’association du serpent (représentant le remède tenu secret) et du bâton, symbolisant l’arbre de vie. Le « caducée » peut également être mis en parallèle avec la spirale ADN ou Acide Désoxyribo Nucléique qui constitue la base de toutes les cellules vivantes. Sa double hélice est le support de notre patrimoine génétique. La forme de l’Univers étant probablement la spirale, à l’image de toutes les galaxies, à celle de la double hélice d’ADN, le « caducée » d’Hermès, devient dès lors la représentation de l’homme accompli ayant maîtrisé parfaitement ses énergies négatives et positives, et ayant reconstitué l’androgyne parfait, finalité ultime de tous les alchimistes.

 

En conclusion, le serpent participa à toutes les genèses dans la mesure où il a toujours été lié aux eaux génitrices primordiales, aux Dieux et Déesses créateurs initiaux et qu’il a figuré l’opposition régnant à l’intérieur de l’Unité androgyne primitive. Le reptile représentait la dualité essentielle à toute création. Il était le maître de la distinction, de la différenciation, l’empereur du deux. Le serpent de la Genèse, loin d’être un esprit malfaisant, fut un éveilleur de consciences. Il symbolisa la séparation, le mal nécessaire, le recul sans lesquels aucune liberté de choix, aucune évolution ne seraient possibles. Le serpent permit aux créatures humaines de devenir des individus à part entière. L’Eglise a volontairement occulté l’aspect bénéfique du reptile reconnu pourtant dans toutes les anciennes civilisations. En raison de sa capacité spécifique à créer la distanciation, elle l’a associé au diable, à Satan, au semeur de trouble, à « l’opposé » de Dieu. Dans nos sociétés occidentales, le serpent est devenu par sa faute le symbole du mal absolu et est toujours considéré comme l’ennemi juré du bien, de la race humaine et de Dieu. Durant le Moyen âge, la condamnation unilatérale du reptile a pris une réelle importance théologique. Le serpent d’Eve, responsable de la chute originelle et condamné à ramper a occulté le serpent créateur et initiateur. Il est devenu une pièce maîtresse de l’enjeu théologique, l’incarnation de la luxure, du vice, de toutes les dépravations, le symbole de l’archange déchu, du mal, du péché, de la chute, de la mort et des Enfers. L’Eglise a relié de manière totalement erronée l’archange déchu au « grand dragon », à « l’antique serpent », donnant tant à l’animal qu’à Lucifer une connotation uniquement péjorative. Du reptile protecteur dressé fièrement, il est devenu le vil serpent que l’on foule aux pieds. La connaissance qu’il véhiculait a été considérée comme maudite.

 




fg15v2d8                                vonstucksensuality

 

 

Le Christianisme a commis une erreur monumentale car les textes sacrés sur lesquels il se basait avaient gardé pour leur part toute l’ambiguïté des sociétés antiques dans lesquelles ils s’enracinaient, continuant d’évoquer la « sagesse du serpent » et son aspect bénéfique, comme le serpent curatif que Moïse érigea dans le désert et avec lequel il sauva son peuple, comme le bâton d’Aaron qui, se transformant en reptile, dévora les créatures serpentines envoyées par les magiciens égyptiens, leur démontrant toute la puissance de Yahvé. On oublie souvent que dans l’iconographie chrétienne des premiers temps, le serpent symbolisa le Christ sauveur régénérant l’humanité et que durant la seconde partie du Moyen-âge (du XIème au XIVème siècle), de nombreuses crosses d’évêques se terminaient par une volute s’achevant en tête de serpent.

 

L’Eglise a souvent agi au détriment de la vérité historique et spirituelle. Par sa faute, le serpent, héros civilisateur, maître de l’énergie et du mouvement (Bénin), de la parole inspirée (Chine), de l’agriculture (Mexique, Pérou), de la forge et des céréales (Dogons) n’est plus à nos yeux que le destructeur du Paradis terrestre et l’émanation des forces obscures conduisant au chaos.

 

En guise de conclusion, notons que l’omniprésence du symbole du serpent dans les mythes créationnistes a fait dire à certains chercheurs que nos créateurs n’étaient ni plus ni moins que des êtres extraterrestres à l’allure reptilienne, d’autant que l’ophidien en fut fréquemment relié au ciel et aux dieux et figuré avec des ailes, ce qui paraît un non-sens.

 

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