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26 février 2010 5 26 /02 /février /2010 18:28
Le Meilleur des Mondes

 

 

Essai sur l’avenir possible de l’Humanité

 

 

 

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« A chaque époque, la science voudrait dévorer une vérité qui la gêne. » Comte de Gobineau.

 

              Le Meilleur des Mondes, de l’écrivain anglais Aldous Huxley, c’est d’abord un titre connu, celui d’un des plus grands succès romanesques du XXe siècle. Mais c’est aussi un titre qui, a priori, mérite quelques explications.

              Le titre original, anglais, du roman, Brave new world, est emprunté à une pièce de Shakespeare, La tempête. Il signifie « nouveau monde admirable » : c’est l’exclamation que pousse Miranda, jeune fille élevée dans la seule compagnie de son père Prospero, sur une île déserte, quand elle voit débarquer sur le rivage des inconnus, d’autres gens venus d’ailleurs. Mais Huxley emploie la formule ironiquement, par antiphrase. Car si le thème central du Meilleur des Mondes consiste dans l’évocation d’une société future, d’un « nouveau monde » en quelque sorte, ce « nouveau monde » n’est admirable qu’en apparence. En réalité, il est atroce, terrifiant.

              Le traducteur français, Jules Castier, a su trouver à l’ironique titre en langue anglaise un remarquable équivalent dans le domaine culturel français : l’expression « le Meilleur des Mondes » renvoie en effet à la célèbre satire que fait Voltaire dans Candide de la philosophie dite « optimiste » de Leibniz (1646-1716), ce penseur allemand du XVIIe et du début du XVIIIe siècle qui prétendait que, Dieu ne pouvant être mauvais, toute société est forcément la meilleure possible en regard des événements qui l’ont précédée et du contexte dans lequel elle s’inscrit. A l’instar du titre anglais, la formule « le Meilleur des Mondes » doit donc s’entendre à contresens : le Meilleur des Mondes est le Pire des Mondes ! Et le futur que décrit le roman est le pire des futurs, une « horreur », un « cauchemar », pour employer les propres termes d’Huxley !

 

L’organisation du Meilleur des Mondes

 

              Le Meilleur des Mondes est avant tout la description d’une société imaginaire que l’auteur présente comme le possible aboutissement de certaines tendances du monde moderne. Le roman d’Huxley appartient donc à la tradition philosophique et littéraire de l’Utopie. Si cette tradition remonte à l’Antiquité, le terme lui-même a été forgé à partir du grec au XVIe siècle par l’écrivain Thomas More qui en a fait le titre de son œuvre la plus célèbre, Utopia ; ce terme signifie exactement « nulle part ». Ce qui est logique, puisque les utopies se consacrent à l’invention de sociétés idéales qui n’existent donc « nulle part » dans la réalité – mais que les auteurs situent souvent, pour les besoins de l’ouvrage, dans quelque lieu fictif et conventionnel (île, vallée inaccessible) ou dans un lointain futur.




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              Ces formes imaginaires d’organisation sociale sont généralement érigées par leurs auteurs en modèles – modèles que, selon eux, les hommes devraient s’efforcer d’appliquer. Il peut donc sembler paradoxal de ranger parmi les utopies la société du Meilleur des Mondes dont Huxley fait davantage un repoussoir qu’un objectif. C’est pourtant le mot d’ « utopie » qui lui a toujours servi pour désigner ce type de société, en particulier dans la préface de 1946. Et en y regardant de plus près, on constate que cette organisation sociale présente la caractéristique majeure de l’utopie : elle constitue un système.

              Ce qui implique en effet l’utopie d’un simple programme politique, c’est qu’elle offre un projet de société global et détaillé à la fois – il faudrait dire une société toute faite. Car l’utopie entend définir tous les aspects de la vie humaine, y compris les plus modestes. Or la société dépeinte par Huxley dans Le Meilleur des Mondes forme bien un système dont les moindres composantes ont été entièrement pensées, entièrement organisées : elle répond sans conteste à la définition de l’utopie. Toutefois, dans l’œuvre, les caractéristiques de cette société n’apparaissent au lecteur que de façon progressive et fragmentaire, selon les développements de l’action romanesque (même si les trois premiers chapitres en décrivent les aspects les plus significatifs).

              Aussi nous a-t-il paru utile de rassembler ces éléments épars et de proposer ici un tableau d’ensemble, résumer aux faits les plus marquants, de la structure sociale, des mœurs et des institutions du Meilleur des Mondes.

 

  

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Une société hiérarchisée

 

              La société du Meilleur des Mondes est essentiellement inégalitaire puisqu’elle repose sur un système de castes.

              Cinq castes principales désignées par les cinq premières lettres de l’alphabet grec (alpha, bêta, gamma, delta et epsilon) se subdivisent à leur tour en sous-groupe (par exemple, alpha plus plus, alpha plus, alpha moins, etc.) A chacune de ces catégories correspondent des niveaux de responsabilités et des types de profession bien définis.




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              Les Alphas constituent la classe supérieure : ils occupent les plus postes les plus importants, ils exercent les métiers réclamant une formation intellectuelle poussée. Au-dessous d’eux, le rang social des divers groupes s’abaisse progressivement, jusqu’aux Epsilons, réduits aux tâches les plus humbles, purement physiques et répétitives. En dehors des Alphas qui constituent l’élite dominante, et des Bêtas qui forment une sorte de classe moyenne, c’est par conséquent la grande majorité de la population qui appartient aux trois castes inférieures. Une société aussi hiérarchisée ne peut se maintenir que dans la mesure où elle s’appuie sur la reproduction artificielle (ou ectogenèse) et sur un conditionnement sans faille de ses sujets.

 

Une humanité artificielle

 

              Le Meilleur des Mondes ignore la reproduction naturelle. Les femmes sont rendues stériles (on les désigne alors par le terme de neutres) ou éduquées à des pratiques contraceptives systématiques. Des ovaires excisés à l’état vivant sont conservés grâce à des techniques appropriées ; c’est par fécondation artificielle des ovules qu’ils produisent que sont obtenus les embryons. Ensuite, ces derniers se développent dans des flacons où l’on a reconstitué les conditions d’une grossesse naturelle. Toutefois, avant même la fécondation, les ovules et le sperme utilisés ont été choisis de qualité biologique très différente selon la future appartenance sociale des êtres humains qu’ils permettront d’obtenir. En gros, ovules et sperme « donnés » par les sujets d’une caste servent à produire les nouveaux sujets de cette caste. Il y a donc une certaine continuité génétique globale entre les différentes générations de chaque caste – même s’il n’y a pas continuité sociale au sens strict puisque, précisément en raison, entre autres, de l’ectogenèse, la famille a disparu du Meilleur des Mondes. Après la fécondation, l’inégalité génétique initiale est encore accentuée : par toute une série d’interventions biologiques ou chimiques, les embryons, les futurs bébés sont déjà dotés d’aptitudes physiques ou intellectuelles très diverses, déterminées en fonction de la place qui leur sera attribuée dans la société.

 



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              Seuls les Alphas et les Bêtas sont des individus uniques issus d’embryons uniques. Les travailleurs des basses castes, quant à eux, sont obtenus grâce au procédé Bokanovsky (du nom du savant imaginaire qui est censé l’avoir mis au point). Ce procédé consiste à soumettre l’œuf, au tout début du processus de gestation, à une série de traitements qui le font proliférer. Et cela afin de produire à partir d’une même souche un nombre important de jumeaux vrais – absolument identiques et de ce fait plus aptes à être intégrés dans un travail à la chaîne entièrement rationalisé.




 

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              En outre, par des insufflations plus ou moins importantes d’oxygène dans les embryons, on obtient des sujets d’une intelligence plus ou moins développée. Bêtas et surtout Alphas bénéficient d’une oxygénation importante. Les fœtus des autres castes, en revanche, reçoivent des quantités d’oxygène inférieures à la normale. « Plus la caste est basse (…) moins on donne d’oxygène. Le premier organe affecté, c’est le cerveau », précise l’ingénieur biologiste Henry Foster. Qui plus est, les embryons des castes inférieures sont traités à l’alcool et avec certains autres poisons biologiques afin d’entraver leur développement. Au plus bas de l’échelle, les êtres ainsi obtenus ne sont plus tout à fait humains mais encore capables d’accomplir des travaux de force ou des besognes répugnantes. Et leur psychisme amoindri – les Epsilons adultes ont dix ans d’âge mental – les rend inaptes à la moindre réflexion personnelle, à une possible prise de conscience de leur sort. Ils ne souffrent pas des tâches abrutissantes qu’ils doivent effectuer : leur esprit a été conçu pour se satisfaire de ces tâches.




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              On le voit, l’ectogenèse permet de produire des types d’hommes standardisés correspondant aux diverses castes. La hiérarchie sociale peut alors s’appuyer sur des différences mentales et physiques précises, étudiées avec le plus grand soin. Mais l’ectogenèse permet aussi de préparer physiologiquement les fœtus au métier qui sera le leur à l’âge adulte. Au chapitre I, consacré à la visite du Centre d’Incubation et de Conditionnement de Londres, Huxley décrit plusieurs des procédés employés pou aboutir à un tel résultat. Nous n’en citerons qu’un à titre d’exemple, puisqu’ils reposent tous sur le même principe. Les récipients contenant certains embryons traversent en alternance des tunnels chauds et des tunnels rafraîchis. Dans les premiers, les embryons reçoivent un afflux d’oxygène et de sang artificiel, d’où une sensation de bien-être qu’ils associent à la chaleur. Dans les seconds, la fraîcheur, qui est en elle-même mal tolérée par les fœtus, est « alliée à d’autres désagréments sous forme de rayons X durs ». Lorsqu’ils naissent, les bébés en question ont « horreur du froid » et ils adorent la chaleur. Ils sont « prédestinés à émigrer dans les tropiques, à être mineurs, tisserands de soie à l’acétate et ouvriers dans les aciéries » - bref à des travaux ou situations où ils seront exposés aux plus fortes chaleurs.  

 

 

 

 

 

Une société « robotisée »

 

              Après la naissance, le conditionnement physique que nous venons d’évoquer est complété par un conditionnement psychologique poussé dont le but est de parfaire encore l’adaptation de chaque individu à la place qui sera la sienne dans la société. Les enfants apprennent à n’aimer que leur futur travail et que la caste dont ils font partie. L’hypnopédie – ou enseignement pendant le sommeil – constitue la pièce maîtresse de cet apprentissage.

 



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              Nuit après nuit, de brèves leçons pré-enregistrées sont indéfiniment répétées par des sortes de magnétophones placés sous l’oreiller des enfants endormis. Ces messages – certains sont l’objet de plus de soixante-deux mille répétitions – modèlent l’esprit des enfants : d’une part, ils leur font aimer la fonction qui leur est dévolue dans l’organisation sociale ; d’autre part, ils leur font accepter, comme évidents et totalement indiscutables, les principes et les règles du Meilleur des Mondes. Par la suite, il sera en théorie impossible aux sujets de l’Etat Mondial de se comporter contrairement aux normes établies, de se poser des questions ou de désirer une autre situation sociale que la leur. Programmés par leur conditionnement, ces humains de l’avenir sont en quelque sorte des robots vivants.                      

 

 

              Précisons toutefois que ce conditionnement est plus ou moins fort selon la caste à laquelle appartient le sujet. Plus la caste est basse, plus le conditionnement est poussé. Ainsi, les Epsilons, qui sont chargés des travaux pénibles, subissent un conditionnement total qui les réduit presque à l’état de machines. En revanche, à l’autre extrémité de l’échelle sociale, les Alphas, qui peuvent être amenés à prendre des responsabilités, reçoivent un conditionnement, assez faible, conçu pour ne pas modeler entièrement leur esprit et pour leur laisser une certaine marge d’autonomie, d’initiative individuelle. Mais le conditionnement est toujours, en théorie, assez efficace pour prévenir, même chez les Alphas, toute tendance à des aptitudes trop « personnelles » et toute velléité de contestation. 

 

 

 

 

 

  

Une société de facilité

 

              Dans le Meilleur des Mondes, la soumission à l’ordre social est d’autant plus forte que cet ordre assure à ses sujets d’excellentes conditions de vie. Tout est conçu pour rendre l’existence la plus agréable, la plus facile possible. La famille a disparu, du fait de l’utilisation exclusive de l’ectogenèse, ce qui permet « la copulation sans restriction », une liberté sexuelle totale. Cette licence sexuelle, autant qu’un droit, est d’ailleurs devenue presque un devoir civique : quand on s’adonne sans cesse aux plaisirs de la chair, on n’a guère l’occasion de contester les pouvoirs établis ou le monde tel qu’il va !               


 

              Tel est bien le but des dirigeants : en dehors du temps de travail, distraire leurs sujets de toute réflexion en multipliant les occasions de rapports sexuels, les jeux, les activités sportives, les divertissements. La société offre à tous, y compris aux membres des plus basses castes, un éventail extraordinaire de loisirs : tout le monde est pris dans ce tourbillon et personne n’a un instant à arracher au plaisir pour penser, réfléchir, s’interroger.

              Enfin, dernier recours de l’ordre social contre des doutes éventuels et une toujours possible sensation de malaise, il y a le soma : une drogue euphorisante d’une efficacité absolue qui dissipe tout sentiment d’inquiétude ou d’angoisse.

 

Des loisirs abêtissants

 

              En fin de compte, ce n’est que dans le domaine des distractions et des instruments de loisirs qu’Huxley fait preuve d’une certaine invention. Il a doté ainsi le Meilleur des Mondes :

              - d’orgues à couleurs que l’on trouve dans les lieux de plaisir et qui composent sur les murs des motifs abstraits ou des paysages aux teintes éclatantes, comme « un coucher de soleil tropical »,

              - d’orgues à parfums qui mêlent et alternent de subtiles senteurs selon une organisation quasi musicale, comparable à celle d’une symphonie ou d’un concerto,

              - d’un cinéma ultra-perfectionné, non seulement musical, parlant, en relief et en couleurs, mais encore sentant, c’est-à-dire capable de procurer aux spectateurs les sensations éprouvées par les protagonistes du film – chocs, contacts, douleur et même excitation sexuelle, traduite par « un plaisir galvanique presque intolérable »,

              - de « voix synthétiques » aux prouesses étourdissantes et aux vibrations étudiées pour produire sur l’auditoire l’effet recherché (enthousiasme, joie, attendrissement, qualités hypnotiques rendent propres à tous les usages, qu’il s’agisse des spectacles ou du conditionnement dont elles constituent un des outils privilégiés.

 

 



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              On aura sans doute remarqué que les loisirs que nous venons d’énumérer ne s’adressent jamais à l’esprit, ni même à la sensibilité. Les bouffées odorantes des orgues à sonorités pénétrantes des voix synthétiques, les films sentants, jouent plutôt sur les sens, sur les nerfs – sur ce qu’il y a de plus élémentaire, de plus grossier chez l’être humain. Ces loisirs contribuent ainsi à faire des habitants du Meilleur des Mondes des êtres à l’intelligence et à la sensibilité réduites. Ils prolongent le conditionnement, ils comptent parmi les moyens qui permettent de rendre dociles les sujets de l’Etat Mondial.

            Et c’est précisément dans la mesure où ces distractions ont une fonction politique aussi importante dans le Meilleur des Mondes qu’Huxley imagine avec une invention particulière les instruments qu’elles nécessitent. Même si, là encore, il se contente parfois de « perfectionner » certains procédés qui existaient déjà dans les années 1920.

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