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1 avril 2010 4 01 /04 /avril /2010 17:32

Orphée l’enchanteur

 

Introduction et Initiation aux Mystères

 

 

 

Pourquoi aujourd’hui Orphée ? Et de quel Orphée s’agit-il ? Le personnage est protéiforme, fuyant, mystérieux. Est-ce un mythe, une légende ? A-t-il jamais vécu ailleurs que dans l’imaginaire des hommes ? Pourtant il est toujours parmi eux, toujours nouveau, présent partout. Il ne disparaît que pour reparaître là où on ne l’attendait pas.

 

Quel est, en vérité, cet enchanteur qui, à travers les siècles, hante poètes et artistes, que rencontre un jour ou l’autre, sur son parcours, tout être en quête de sens, tout amoureux de la sagesse, ce qui, en grec, se dit « philosophe » ? Afin de connaître, de reconnaître, Orphée et de comprendre ce que pour nous il peut encore signifier, il faut remonter, sinon aux origines qui finalement nous échappent dans une brumeuse Thrace intemporelle, du moins aussi haut que possible, dans la Grèce du VIe siècle avant J.-C. où il était célébré depuis longtemps.

    

 

Michel Martin Drolling - Orphée et Eurydice[1]

 

 

Orphée y apparaît comme le poète par excellence, le poète au sens premier du mot : « qui fait », « qui crée ». Il est l’inventeur de la poésie, mais aussi de la musique. Celle-ci est la voix de la nature, la confuse rumeur des éléments, le bruit du vent et des ruisseaux ; celle-ci est surtout le chant des oiseaux qu’Orphée élabore et humaine, mais que les bêtes écoutent, fascinées, et au son de laquelle les arbres se meuvent. Celle-là, humaine à coup sûr, n’en est pas moins, pour le chantre inspiré, don divin, Verbe créateur, moyen de communiquer avec l’invisible, mais aussi de transmettre aux hommes les directives des dieux.

 

 

Orphée est le héros qui descend aux Enfers, afin d’arracher aux ombres leur secret, celui de notre mort, de notre éventuelle survie. En remontant, il devient l’initiateur, le « fondateur des mystères », chargé d’apprendre aux hommes que la vie elle-même est sacrée et qu’en tant que telle elle est promesse d’immortalité.

 

La révélation orphique de la véritable destinée de l’homme, créature de lumière et de boue, de cendre et de foudre, qui peut choisir entre l’une et l’autre, cette révélation qui, de siècle en siècle, résonne, sommes-nous capables de l’entendre encore ? Dans l’actuel désarroi, Orphée, en qui les premiers chrétiens voyaient un précurseur, n’ouvre-t-il pas une voie possible ? C’est à chacun, confronté avec ce qui n’est pas seulement une émouvante histoire, mais un enseignement profond, qu’il appartient de répondre.

 

 

Portrait d’Orphée

 

 

C’est par la bouche d’un autre poète, qui lui aussi périt de mort violente, que retentit pour nous, à travers les siècles, le nom d’Orphée, auréolé des prestiges d’un mythe dont la fascination demeure entière.

 

 

La présence du chantre aux pouvoirs magiques, qui accompagna les Argonautes dans leur quête de la Toison d’or, et fut célèbre, croit-on, bien avant Homère, ne devient manifeste que grâce à une allusion d’Ibykos de Rhégion, poète grec vivant au VIe siècle. Alors résonne une épithète inattendue : Orphée au nom fameux.

  

Fameux pour les Grecs, certes. Mais comment, mais pourquoi ?

   

Né à Rhégion, en Grande Grèce, Ibykos séjourne longtemps à la cour du tyran Polycrate de Samos, ayant renoncé à se mêler dans sa patrie aux affaires publiques, pour trouver aide et protection auprès de celui qui accueille également Anacréon de Téos. Au cours d’un voyage à Corinthe, il est surpris par des malfaiteurs qui le dépouillent et le font périr. Passe à ce moment précis dans le ciel un vol de grues que le poète prend à témoin. Et ces mêmes grues, quelques jours plus tard, se mettent à tournoyer de façon menaçante, en pleine cité, au-dessus des assassins, de telle sorte que la panique, provoquée en eux par la peur du châtiment, les fait s’écrier : « Ah, les voilà que viennent venger Ibykos ! » S’étant par là trahis, ils sont appréhendés et avouent aussitôt leur forfait.

 

 

 

orback[1]                             orphee[1]

 

 

Ainsi donc, par l’intervention d’oiseaux qu’avaient suscités les Immortels (les oiseaux, chez les Grecs, étant porteurs de messages, d’indications majeures), Ibykos de Rhégion eut accès à la mémoire universelle et y fît entrer celui qui miroitait dans les lointains, avec l’envergure qu’on connaît.

 

 

Car d’Orphée, personnage unique, parmi les trésors qu’amoncela l’héritage grec, on a toujours cru, on a toujours su qu’il était à la fois chantre inspiré par les dieux, musicien, poète, mage, devin, guérisseur et enfin « fondateur de mystères ».

  

N’est-ce pas trop attribuer à ce héros ayant pour pairs Héraclès et Jason entre autres, dans l’expédition de la Toison d’or ?

   

Mais d’abord exista-t-il réellement ? En douter serait faire insulte à ce qu’il instaura au moment où allaient émerger toutes les potentialités d’une civilisation dont nous restons intimement tributaires. Orphée n’est pas de ceux qu’un désir collectif tire du néant et façonne. Orphée, largement mis à contribution par les générations qui ont suivi, et plus ou moins altéré quant à son essence primitive, Orphée est pour l’âme grecque le miroir le plus pur où elle puisse se voir et se reconnaître. Orphée a vécu. Orphée vit à jamais.

   

Bien entendu, sa naissance ne peut être ordinaire. Fut-il fils de roi (comme le Bouddha), ou celui d’un certain Oeagre, assimilé à un fleuve thrace, vraisemblablement propriétaire de troupeaux, chasseur de lynx et d’ours ? Fut-il proprement fils d’Apollon et de la muse Calliope ? Nul ne le saura jamais, mais l’énigme ajoute à l’étrangeté du personnage. Enraciné comme nous, par son corps, dans le matériau, il a reçu l’apanage des Immortels : une profusion de pouvoirs et la légèreté lumineuse qu’infusent les sèves divines.

   

Pindare (Pyth., IV, 177) l’évoque comme « le joueur de phorminx, père des incantations mélodieuses », et Eschyle reconnaît qu’il « charme la nature entière » (Agamemnon, 1830). Mais auparavant la littérature grecque devait abonder en allusions, aujourd’hui perdues, au fameux voyage des Argonautes, et c’est à ce propos qu’Orphée figure, jouant de la lyre sur le navire qui a mis le cap vers la Colchide où le dragon veille sur la Toison. Tel il apparaît sur une métope du VIe siècle appartenant au trésor des Sycioniens à Delphes, et tel le dévoile au Ve siècle une Nekya du peintre Polygnote, visite aux Enfers, ou plus exactement évocation de l’Hadès, exécutée pour les habitants de Cnide qui avaient édifié un trésor à Delphes. De la main droite (tandis que de la main gauche il serre contre lui sa lyre) il tend une branche de saule, peut-être le « rameau d’or » qui lui a permis de descendre vivant aux Enfers, non pour y revenir chargé des enseignements nécessaires aux fidèles qu’il initie.

   

Dans le même temps – c’est-à-dire au Ve siècle -, Hérodote d’Halicarnasse faisait allusion (Enquête, II, 81) aux « cultes orphiques et dionysiaques, qui sont en fait d’origine égyptienne ».

   

Ce qui demeure pour nous singulier, c’est que la céramique grecque le montre toujours, quoique d’origine thrace, en costume grec, même au milieu de guerriers thraces qu’il gratifie d’une musique visiblement capable de les charmer, voire de les envoûter, comme il le fait pour les oiseaux et les bêtes fauves.

   

C’est en Thrace qu’il fut mis en pièces par les Ménades. La pièce perdue d’Eschyle, Les Bassarides, le montrait gravissant à chaque aube le mont Pangée, pour y adorer Apollon qui se révèle à lui sous la forme du soleil. Ce fut pour cette raison et pour d’autres que Dionysos, vénéré par les Thraces, résolut sa perte. L’Enchanteur, tel un bouvillon ou un faon, fut démantelé vif par une troupe de femmes en délire, ne faisant qu’exécuter la sentence divine. Les membres d’Orphée (comme ceux de l’Osiris égyptien) furent dispersés et sa tête, jetée dans le fleuve Ebros, dériva jusqu’à l’île de Lesbos. On dit qu’elle ne cessa de chanter, portée par les vagues, qui tant de fois avaient obéi aux puissantes injonctions de celui qui apaisait les tempêtes. Recueillie sur la grève, elle fut vénérée dans un sanctuaire où l’on rendait des oracles.

   

Orphée apparaît pour la première fois comme accomplissant un périple où il s’agit autant de l’or du Phasis que d’une quête spirituelle. Avec Jason et les Argonautes, il a vogué vers ce mystérieux, ce redoutable Pont-Euxin où, un peu plus tard, se multiplieront les comptoirs de Milet, mais où présentement abondent les dragons, les chimères, les nuées d’oiseaux marins aux clameurs suraiguës, les Sirènes dont les voix sont maléfiques (au contraire de celle d’Orphée), parmi les nuées lourdes et les vents furieux. L’arrière-pays, au-delà des rivages déserts, recèle des steppes sans fin, parcourues au galop par des cavaliers montés sur de petits chevaux hirsutes, et décochant, avec une sûreté redoutable, leurs volées de flèches.

 

 

 

Le-mythe-d-orphee-v001                                      orphee2[1]

 

 

Orphée, qu’avait-il à faire avec cette poignée d’arrogants faiseurs d’exploits, qui sont tenus – et se tiennent – pour des héros, comme Amphion, les Dioscures, Héraclès, Pélée, Thésée, Méléagre ?

   

On a enchâssé dans le navire Argô (le Rapide) un morceau du chêne prophétique de Dodone. Néanmoins l’embarcation ne parvient à quitter la rade d’Iolkos, où elle demeure mystérieusement immobile, que grâce aux savantes incantations mélodiques d’Orphée, devenu par là le guide et le protecteur des compagnons de Jason. Ces derniers avaient tenu à embarquer avec eux l’homme couronné de fleurs, qui n’était rien moins que guerrier, mais que le Centaure Chiron avait désigné comme seul capable de les tirer des périls, et en particulier de lutter d’égal à égal, vocalise contre vocalise, avec les Sirènes.

   

Judicieux conseil du précepteur d’Achille, puisque Orphée parvint à apaiser une tempête qui eût englouti l’Argô, qu’il immobilisa les Symplégades, ces Roches Errantes, toujours prêtes à se refermer sur les navigateurs, à l’entrée du Bosphore, rendit sans effet les clameurs mélodieuses des Sirènes et, une fois atteinte la Colchide, parvint à endormir le dragon qui veillait sur la Toison d’or.

   

Dès le début, le personnage d’Orphée recèle une ambivalence qui le caractérise, à savoir qu’il se réclame à la fois d’Apollon et de Dionysos.

   

Sans doute ces dieux, aux rôles apparemment antinomiques, étaient-ils les seuls dieux de l’Olympe dont le culte comportât des extases, voire des possessions. Mais ces mêmes possessions avaient un caractère absolument opposé. Sauvages et sanguinaires dans la transgression des interdits, en ce qui concerne Dionysos ; hantées par des clartés vertigineuses, par le dépouillement toujours abrupt qu’exige la connaissance pure, en ce qui concerne Apollon.

   

De toute manière, ce fut le rôle que choisit Orphée de se tenir sur l’un et l’autre versant, à ses risques et périls. Voilà donc une première approche de celui qui commande aux éléments et charme les hommes, les bêtes et les plantes. D’une émouvante toute-puissance, parce qu’elle n’aspire qu’à la paix.

   

En vérité, ils durent être abondants les commentaires faits à son sujet, les célébrations poétiques, entre cette aube du monde grec sur lequel se profile, comme un soleil, sa stature de poète inspiré, et l’époque précédant de peu le siècle où brilla Périklès et où l’on retrouve enfin les traces d’Orphée. L’étrange est que de ces témoignages, à coup sûr troublés, troublants, il ne soit rien resté. Comme si le message, si pur, s’était lui-même résorbé. Comme s’il suffisait que cela vibre encore dans les mémoires. Comme s’il importait que les mémoires seules assurent la croissance d’un mythe et de ses secrets. Et alors tardivement se multiplient les allusions, les commentaires.

 

 

 

Orphée et Eurydice2

 

 

Il apparaît d’abord qu’aux yeux de tous Orphée fut un poète. La poésie est pour lui beaucoup plus qu’un flux lyrique. Elle est saisie du réel par le martèlement des mots apparentés aux sons et les doublant. Orphée connaît les pouvoirs de la vibration, et sa poésie encercle, enserre, illumine un fragment de l’espace où toutes choses se meuvent, y compris les dieux. Le mot, le son juste du mot, des mots assemblés, est possiblement, pour qui en connaît le maniement, verbe créateur. Mots et sons fusionnent et forment une nappe magnétique, chargée d’une efficacité qui n’a pas de limites. Les sages rishis qui méditent dans l’Himalaya, les mages de la Perse, les adeptes de la Mésopotamie, les prêtres d’Egypte, demeurent par le son et le mot incantatoire en relation directe avec les structures de l’univers.

   

Orphée n’est certes pas un poète attaché aux seules délectations verbales. Il manie l’arme de combat contre les forces destructrices que recèle le cosmos : tous les corps célestes, étoiles et planètes, comme les atomes dont notre enveloppe matérielle se compose, du fait de leur mouvement, de leur rythme, émettent une note particulière. C’est ce que découvre, quelques siècle plus tard, Pythagore de Samos, héritier direct du Maître des mots, du Maître des sons.

 

En bref la magie des mots éclatant dans l’espace ressemble au choc de deux silex : l’étincelle en jaillit. Ainsi des innombrables voix des cigales dont Orphée reçut l’enseignement et la révélation. Car au creuset de leur immobilité, les cigales, avec une monotonie violente, ne cessent de forger leur propre fluidité, leur propre délivrance. A travers ce cadencement sec, régulier, cette fuite sur place, un phonème rêche, boiseux, un mot de passe répété. Doit-on entendre « Thalassa », origine de toute vie ? Parfois le son file, le mot chavire dans l’infini. Empruntée à l’arbre sur lequel la cigale est posée la sève du mot se fait lumière.

   

Indubitablement (comment ne pas songer aux mantras tibétains qui ne possèdent en soi aucun pouvoir propre et ne sont qu’un moyen de concentrer des forces déjà prêtes à agir ?), Orphée connaît le maniement des mots et des vibrations par eux déclenchées.

   

Il convient d’appeler hors de l’ombre des hypogées le savant Ibis égyptien, le dieu Thot que les Grecs nommèrent Hermès Trismégiste, c’est-à-dire Thot, « trois fois grand ». Lui aussi, archiviste des dieux, qui inventa les sciences (arithmétique, arpentage, géométrie, astronomie, divination, magie, médecine, musique, dessin, écriture), connaissait la puissance incommensurable de la voix et du son. Il en usait avec art et une efficience redoutée.

   

Parce qu’il est poète, Orphée est musicien. Ses incantations sont essentiellement musicales, et sans doute empruntées à la magie égyptienne, Isis étant reconnue comme la plus puissante des divinités en fait de sortilèges.

   

Nul ne peut affirmer qu’Orphée reçut des Egyptiens l’essentiel de son savoir. Mais quel Grec ne se sent tributaire de l’Egypte, de Pythagore à Démocrite, d’Héraclite à Hérodote ? Quoi qu’il en soit, il psalmodie et s’adresse aux dieux dans leur langue même, celle des orbes invisibles que décrivent les planètes, la musique habitant le vide sans laisser nulle trace de son passage.

   

Sa voix, tantôt rauque et tantôt suraiguë, nous l’imaginons bien. Sa voix, lorsque suave, ressemblait à celle des oiseaux dont les célébrations accompagnent les saisons de l’homme. Voyons-le assis à la proue du vaisseau, défiant les périls à venir, pendant que les oiseaux marins créent une houle de leurs ailes halliers, des futaies d’où sortent pas à pas genettes et renards, chevreuils et loups, obéissant à cette curiosité pleine de trouble qui saisit les bêtes sauvages devant une apparition inexplicable. Il chante pour elles, Orphée le poète. Il les convie, ces créatures libres, à la joie. Il les remercie d’être plus belles, plus proches des perfections divines que la plupart des humains.

   

De la musique en soi, comment tirer une définition puisque aussitôt née elle s’efface, qu’elle efface tout ce qui l’englobe, plus vraie et plus réelle dans son impalpabilité, dans son absence totale de contour, que le lieu où elle danse comme une flamme. « La sagesse antique des Grecs est liée à la musique. Le plus musicien et le plus sage d’entre les dieux était Apollon, et parmi les demi-dieux Orphée. »

   

Comment apparut-elle, sinon grâce à l’enchantement dès l’origine suscité par les mélodies des oiseaux ? Inventions savantes, subtiles improvisations, ou phrasés spécifiques et nets de l’espèce, sans une retouche, se transmet de siècle en siècle. Une fauvette Orphée, depuis l’époque d’Homère, trace exactement la même géométrie dans l’espace, à l’aide d’un aigu, d’un impérieux exposé mélodique. Qu’a-t-elle à dire, sinon l’excellence de l’instant emporté dans le courant qu’elle crée et qui l’emporte aussi ?

 

L’oiseau est source de la musique qui est liée au temps et illustre sa fuite. L’oiseau est source de la musique qui apaise et guérit, ce que Pythagore comprit et fit mettre en pratique. Simplicité de la cure, parachevant ce que l’interprétation des songes, et donc du plus obscur chez un patient, peut révéler.

   

 

Orphee                           Orphée-v002

 

 

La voix d’Orphée a même perfection inaltérable, même sûreté que celle des oiseaux. Obliquant vers l’aigu, vers le grave, elle visite du monde tous les étages.

   

Détentrice du rythme de la vie, porteuse du souffle, la voix est semblable au vent : la voix comme le vent gémit et exulte. La voix, tout comme le vent qui siffle dans les mâtures des voiliers, entre Thasos et Lesbos, et crée des inflexions harmonieuses ou stridentes (n’est-ce pas là le chant même des Sirènes ?), la voix est appel avant d’être réponse. Et si ses modulations différent du chant initial, du chant des oiseaux, c’est qu’elle porte le message des mots. Elle double son pouvoir de celui d’un sens. Tout comme la musique exalte en dilatant le dedans et le dehors, la voix magnifie quelque chose qui n’existe pas, qui n’existe plus, qui existera. La voix démesure. La voix est promesse de survie. Elle évoque, elle provoque l’immortalité.

   

Surgissent de ce fait les prérogatives qui font d’un chantre et d’un musicien – d’un joueur de cithare ou de lyre célébrant les hauts faits des hommes et le monde des dieux – un être capable d’affronter le plus grand des périls, à savoir l’entrée dans les Enfers, dans l’Hadès, et d’en rapporter les secrets dont il fera usage pour conduire les vivants vers la destinée heureuse qu’ils auront méritée.

   

Orphée accomplit là les rites d’une quête qui est proprement celle d’un « chaman ». Tous ses attributs relèvent d’un domaine très archaïque et contrastent de manière étonnante avec la spiritualité du VIe et du Ve siècle, même quand il s’agit des Mystères.

   

Faut-il, pour mieux saisir ce disparate, mettre en valeur le fait qu’Orphée approcha des personnages fabuleux, comme Abaris et Aristéas, tous deux détenteurs de pouvoirs, et accoutumés à la transe, aux extases ? N’omettons pas les liens qui rattachaient Orphée à Apollon, venu sans doute, avec l’invasion dorienne, du pays des Hyperboréens où il retournait pendant trois mois, en hiver. Le pays des Hyperboréens ne désigne-t-il pas un au-delà de Borée, ce vent du nord redouté, un au-delà des vastes étendues que recouvrent la glace et la neige ? C’est le pays des Bienheureux, hors de toute atteinte, et plein d’étrangetés.

   

Dans ces contrées nordiques, des hommes doués de facultés supranormales prophétisent, guérissent les malades, voire ressuscitent les morts et se déplacent invisiblement à travers l’espace. Ils circulent sans difficulté entre les trois zones : l’Enfer, la Terre et le Ciel. Souvent ils se servent d’esprits auxiliaires qui ont pris la forme d’un animal, et grâce auquel ils sont en relation directe avec l’Au-Delà (d’où cette connivence constante entre Orphée et les bêtes sauvages). Bien entendu, au cours des transes qui les dépossèdent de leurs contraignantes limites humaines, ils comprennent le langage de la nature entière.

   

Le chant incantatoire est leur outil, leur truchement. A travers ces chants, ils imitent les cris des fauves, le brame des cerfs et surtout les vocalises des oiseaux. Nul chez eux ne peut prédire l’avenir s’il n’est capable de saisir le message d’un courlis, d’une grue, d’une sterne, d’une hirondelle.

   

Les oiseaux sont souvent réceptacles des âmes des morts ou de personnages divins. En premier lieu, les oiseaux sont capables de guider les défunts vers leur future demeure. Devenir un oiseau ou être accompagné par un oiseau permet, dès ici-bas, à l’officiant d’entreprendre le périple dangereux qui le fera sortir des sphères terrestres. L’initiation peut être secondée par l’apparition de rêves instructeurs. Mais toujours a lieu l’envol magique, du haut d’une échelle à sept échelons (l’échelle étant un symbole orphique, et le chiffre sept représentant le dieu Apollon).

   

C’est donc du nord, pays des Hyperboréens, que ces hommes doués de pouvoirs redoutables parviennent jusqu’en Grèce. Abaris porte une flèche d’or sur laquelle il vole. Il écarte les fléaux de toutes sortes, prédit les tremblements de terre (la flèche est en honneur dans les rites de vol magique, chez les Scythes. Apollon est le dieu-archer). Quant à Aristéas de Proconnèse, il lui est loisible d’apparaître simultanément dans des lieux éloignés, et il accompagne Apollon sous l’apparence d’un corbeau. Il n’y a donc rien de surprenant à ce que ces prophètes se réclament d’Apollon, citharède, archer et devin.

   

Doit-on attribuer à Orphée – comme à tout prêtre-chaman – l’usage de drogues magiques et particulièrement du chanvre, si prisé par les Scythes ? Les probabilités sont grandes, surtout si l’on songe qu’Orphée utilisait des charmes et des sortilèges, servant non point à la malfaisance mais à l’apaisement, à la guérison. Il fallait bien que, par l’extase, il touche aux limites de l’être et même les franchisse pour revenir chargé du poids des connaissances.

 

Doit-on comprendre que c’est par la voix, par le déferlement, par la perdition haute de l’extase que l’homme peut découvrir le rôle qui lui échoit dans le monde ?

   

Un dieu-renard thrace ? Tel le voient certains commentateurs. Car c’est d’une peau de renard que se couvraient les Bacchantes de Thrace. De toute évidence, Orphée trouve dans de complexes origines l’enracinement de son personnage. Malgré un comportement, si rare en Grèce, de modération exemplaire, il force le destin pour descendre avec intrépidité dans l’Hadès, confiant dans la sollicitude amusée des Invisibles à l’égard de ceux qui se voudraient divins.

   

Reste à délimiter la part qu’eut Orphée dans l’établissement des mystères. On peut à son propos évoquer Zalmoxis, lui aussi fondateur de mystères, divinité ou héros vénéré par les Gètes, peuple de Thrace, qui se proclamaient immortels.

   

 

orphee-mort-v1                           sceau theosophique-v2

 

 

Selon Euripide (Rhésos, 943), « Orphée a montré les initiations les plus sacrées ». S’agirait-il des mystères d’Eleusis, premiers en date de ceux qu’Athènes célébra officiellement ? « Orphée aurait apporté d’Egypte la plupart des télétés mystiques et les cérémonies célébrées en orgiase concernant son propre voyage, et le récit mythique de ce qui a lieu chez Hadès », rapporte Diodore de Sicile (I,96).

   

Néanmoins, il importe de ne pas oublier que la « religion d’Eleusis demeura fondamentalement différente de celle d’Orphée. […] L’orphisme était une façon de vivre imposant une règle ascétique qui devait se faire sentir dans la vie de chaque jour. Eleusis n’avait pas de pareilles prétentions : ce culte ne comportait pas de morale et n’imposait pas de règle de vie. Son idée de base se rapproche de la magie : livrez-vous aux rites voulus, contemplez ce qu’il faut voir, et dites les paroles nécessaires, la protection des puissantes déesses vous sera assurée, entraînant avec elle la certitude d’une vie bienheureuse après la mort. »

   

Orphée – et c’est à ce titre que sa mémoire traverse les siècles – ne se contente pas de guérir et de prophétiser, de maîtriser les éléments et les puissances maléfiques, de tenir sous l’emprise de ses musiques divines les bêtes et les hommes. Il conçoit et répand des préceptes moraux, des rituels de purification, grâce à quoi tout fidèle est assurée de n’être pas, après la mort, jeté dans les ténèbres ou le feu de l’Hadès.

   

Au reste, les courants mystiques de son époque contenaient des éléments d’origines diverses, thraces et phrygiens, égyptiens, indo-iraniens, et il apparaît très nettement qu’il fît des emprunts à toutes ces antiques traditions religieuses.

 

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Orphée - dans Esotérisme & Gnose