Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
15 mars 2010 1 15 /03 /mars /2010 16:37
III – L’irrésistible ascension de Dieu depuis les origines

 

Le sentiment religieux n’est pas prêt de s’éteindre : depuis trois millions d’années, il ne cesse de gagner du terrain. Pour toucher aujourd’hui 85 % de la population mondiale.



 

eclipse-seq3contact

 

 

 

La croyance est antérieure à l’homme, la religion précède l’invention des dieux – ou la révélation de l’existence divine. Ainsi pourrait-on résumer, en simplifiant à l’extrême, l’interprétation que font les paléoanthropologues des vestiges laissés par les hominidés depuis trois millions d’années. Des reliques souvent délicates à interpréter sans connaître les codes utilisés par leurs créateurs. Quelle valeur symbolique accorder au geste de cet australopithèque qui, il y a trois millions d’années, a ramassé un galet doté par la nature d’aspérités évoquant un visage humain ? Une action non-utilitaire accomplie bien avant l’apparition de l’homme moderne, vers – 160.000 ans, et qui va au-delà de la simple manifestation d’une émotion esthétique. En adoptant cette sorte de « talisman », l’hominidé lui confère une dimension symbolique, presque sacrée. Il commence à se construire une image mentale de lui-même, donc du réel. Mais c’est bien plus tard, vers 100.000 ans, que ses descendants, Homo sapiens et Homo neanderthalensis manifestent des préoccupations spirituelles. C’est en effet l’âge des plus anciennes sépultures, mises au jour à Skhul et à Qafzeh, en Israël. Une nouvelle étape sera franchie avec l’extraordinaire explosion de la peinture rupestre, à partir de – 33.000 ans. Un art nullement profane qui pourrait s’expliquer par la pratique du chamanisme, l’entrée en communication  avec le surnaturel. Les premières divinités, la déesse mère et le dieu taureau, font leur apparition plus tard, au début du néolithique, vers – 10.000 ans, au Proche-Orient. Les premiers lieux de culte, que l’adoption de la sédentarisation autorise, datent de – 8500 ans. Dieu est dans la place.

 

L’éveil à la spiritualité

 

Il y a 350.000 ans, un biface d’ornement à été disposé près de la dépouille d’Homo heidelgergensis, à Atapuerca, en Espagne, 100.000 ans plus tard, un ancêtre de Neandertal a accentué les traits d’une silhouette humaine façonnée par l’érosion et retrouvée en Israël, et l’a probablement portée en pendentif. L’inhumation des morts, à partir de – 100.000 ans, par Neandertal et sapiens et la présence de mobilier funéraire témoignent d’une croyance en un au-delà, qui s’exprime au travers de rites et de cérémonies. C’est la définition même de la religion.




im08y

 

 


La communication avec les esprits

 

L’art rupestre, apparu vers – 33.000 ans, ne décrit pas l’environnement et le quotidien des Homo sapiens, mais reproduit une sélection d’animaux et de symboles complexes. Des paléontologues pensent que certains de ces signes (zigzags, courbes) représentent des phases de la transe des chamans qui communiquaient avec les esprits. Cet art n’a probablement pu s’exprimer dans toute l’Europe durant plusieurs milliers d’années que grâce à un système de transmission incluant des rites et la représentation d’un autre monde, autrement dit d’une religion.

 



peintures rupestres chaman

 

 

La vénération des dieux

 

Les Vénus préhistoriques, statuettes féminines aux formes arrondies, ne seraient pas des déesses. Les premiers dieux identifiés avec certitude ne s’imposent qu’au début du Néolithique, à partir de – 10.000 ans, au Proche-Orient. Les premiers lieux de culte, eux, datent de – 8500 ans. Ces temples prendront parfois des dimensions monumentales ou spectaculaires, comme à Goseck, en Allemagne, vers – 7000 ans, et à Stonehenge en Angleterre, à partir de – 3000 ans.

 


 

 

déesse mère 

 

 

L’explosion des religions

 

85 % de la population mondiale pratique une religion. Avec 35 %, le christianisme rassemble le plus de fidèles, suivi par l’islam, avec 20 %. Le judaïsme vient en 9e position avec 1 %. Selon l’anthropologue Scott Atran, le nombre de croyants dans le monde ainsi que la force de leur engagement augmentent.

 



Monde-Religions





AdherentsReligionsPourcentageMondial


 


IV – La religion bouscule notre perception du monde

 

Dans sa quête de réponses existentielles, le croyant tord le cou à ses connaissances intuitives pour adhérer à une vision du monde incroyable, mais pas trop… Cela grâce à la force des rituels et à l’exigence d’un sacrifice, assure Scott Atran, anthropologue cognitif et directeur de recherche à l’Institut Jean-Nicod du CNRS.



 

fontaine eau 



 

Science & Vie : Comment définiriez-vous la religion ?

 

Scott Atran : Il s’agit d’un engagement sincère et coûteux envers un monde qui ne nous est pas intuitif, géré par un ou plusieurs êtres surnaturels apaisant nos angoisses existentielles. Cet engagement a un prix élevé, qui peut aller jusqu’au sacrifice de soi ou de sa descendance pour des personnes qu’on ne connaît pas.

 

S&V : Si croire peut coûter cher, quels avantages procure la religion ?

 

S.A. : Les problèmes existentiels comme la mort, la déception se posent dès que l’enfant possède la capacité de distinguer le vrai du faux. Comment empêcher que quelqu’un vous mente, comment échapper au néant ? Ces problèmes existentiels ne sont pas solubles par la raison, mais ils le sont par l’idée de Dieu, dans un au-delà qui apparaît aussi vrai que notre monde.

 

S&V : Les religions sont-elles une adaptation survenue pendant l’évolution ?

 

S.A. : Non, elles n’ont pas une raison fonctionnelle d’exister. On leur a attribué beaucoup de fonctions : opprimer ou libérer les masses, promouvoir l’art ou étouffer la création, expliquer ou occulter. Tout est vrai car la religion a servi de grands mouvements politiques opposés. Mais ceci n’explique pas les particularités cognitives des religions, notamment la prédominance du concept d’agents surnaturels et son universalité culturelle.

 

S&V : Comment l’expliquer, alors ?

 

S.A. : Toutes les religions décrivent des mondes contre-intuitifs, qui dérogent tous à un ensemble de règles dictées par nos connaissances innées de certaines lois naturelles. Elles sont représentées dans le tableau ci-dessous dans lequel on a introduit, d’un côté, des modules cognitifs (des mécanismes de pensée) et, de l’autre, des catégories ontologiques de sens commun, c’est-à-dire des spéculations sur l’être en soi, comme la personne, les animaux, les végétaux et la matière inerte… Dès lors, en modifiant une seule case du tableau, on aboutit à une croyance religieuse : par exemple, si on enlève la capacité de lire les pensées de l’autre, cela donne la croyance au zombie, soit un être surnaturel, sans compassion ni capacité à devenir autrui. Mais si on change deux ou trois cases à la fois, ça ne marche pas. Car il est alors trop difficile pour le cerveau de gérer de telles entorses aux lois naturelles. Le monde contre-intuitif présenté par la religion devient trop éloigné de la réalité pour être pris au sérieux.

 

S&V : Pouvez-vous décrire ces modules cognitifs dont les croyances perturbent le fonctionnement ?

 

S.A. : Toutes les religions bousculent des mécanismes de pensée très particuliers. Il s’agit de modules cognitifs qui nous dotent de connaissances innées en biologie, en physique et en psychologie et que l’on qualifie de populaires. Prenez la physique populaire, par exemple. Quand on montre à des bébés sur un écran d’ordinateur une balle passant derrière un mur, ils savent qu’elle est censée apparaître dans la fenêtre percée dans ce mur. Si ce n’est pas le cas, ils manifestent de la surprise. Ce type d’expériences de « magie » permet de cerner nos compétences innées sur le plan mécanique et physique. Notre espèce possède également des notions de biologie populaires : la classification des espèces est à peu près partout la même dans n’importe quelle culture., à n’importe quel moment de l’histoire. Même dotés d’une courte expérience, les humains répartissent les êtres vivants dans les mêmes grandes catégories et établissent une hiérarchie des espèces. Ce système dit « d’inférence » est très puissant.

 

S&V : Et la psychologie populaire ?

 

S.A. : C’est la troisième capacité importante que perturbent les religions. Il s’agit en particulier de notre aptitude à lire les pensées des autres. C’est elle qui nous permet, par exemple, de déterminer si une personne qui vous fait une promesse est sincère ou non. Grâce à des expériences, on savait qu’à partir de 3 ans, l’enfant possède des représentations de ce que l’autre pense. Plus jeune, il semblait en être dépourvu. Un enfant de 2 ans à qui l’on donne une boîte de Smarties dans laquelle on a remplacé les bonbons par des pierres ne peut pas dire que sa mère ignore le contenu réel de la boîte. A la question « Qu’est-ce que maman va penser qu’il y a dans la boîte ? », il répond « des pierres ». C’est seulement à partir de 3 ans qu’il exprime l’idée que sa mère puisse se tromper en disant : « Maman pense que ce sont des Smarties ». C’est ce qu’on croyait il y a encore quelques semaines, avant que Kristine Onishi et Renée Baillargeon ne publient dans la revue Science un article expliquant que les enfants de 15 mois avaient déjà des fausses croyances. Mais il existe chez eux un décalage entre la capacité de se représenter une fausse croyance et celle de l’exprimer. Les bébés ont donc bien des notions de psychologie populaire.

 

J’ai moi-même effectué une expérience sur les fausses croyances chez les jeunes Mayas (yucatèques). Elle tend à montrer que, dès que les enfants sont capables d’exprimer une distinction entre les vraies et les fausses croyances, ils attribuent à Dieu seulement les vraies croyances (tout comme les adultes, qui pensent que Dieu ne se trompe pas ou rarement). Reste que les religions s’appuient sur une autre capacité humaine. Pour comprendre et imaginer leurs univers et leurs agents surnaturels, il faut pouvoir enchâsser des représentations les unes dans les autres. Prenons un enfant que se sert d’une banane comme d’un téléphone. Il lui parle, puis en rit avec sa mère. Bébé sait que maman sait que bébé sait que maman sait que ce n’est pas un téléphone. Cette capacité est un mécanisme cognitif qui permet un enchaînement de plusieurs pensées propres à nous faire concevoir ces mondes contre-intuitifs.

 

S&V : De là à y croire…

 

S.A. : Les rites sont là pour ça. Ils sont notamment basés sur la musique. Même les Talibans, qui ont banni toute stimulation sensorielle collective, recourent aux chants a capella pour former une sorte de confrérie. Toutes les prières ont en commun les mêmes gestes de soumission, bras en l’air à hauteur du visage, paumes tournées vers l’extérieur. Ces gestes, génuflexions, processions, peuvent aller jusqu’à la prostration. On les rencontre chez les grands primates. Chez les humains, ils ne sont pas seulement symboliques, ils procurent un sentiment de soumission. Autre rite, la coordination des états du corps. On se balance, on danse, on bouge, on chante ensemble. C’est dans cette ambiance émotionnelle et collective qu’on montre qu’on est prêt à sacrifier un peu de soi-même, de son ego à l’autre. Un sacrifice forcément coûteux qui peut aller jusqu’à impliquer sa vie ou celle de ses descendants. Il n’est pas exigé immédiatement, mais constitue une promesse ouverte dans le temps.

 

S&V : En quoi ces gestes de soumission et de communion confortent-ils la religion ? Pourquoi cette ambiance émotionnelle peut-elle me convaincre de croire en Dieu ?

 

S.A. : Au bout du compte, l’émotion est plus forte, plus convaincante que la logique et la raison. A la partie cognitive, il faut ajouter la partie émotionnelle liée à la déception, à la mort, au coût non-rationnel qu’on est prêt à payer.

 


dieu geometre



 

S&V : Supposons que j’aille voir un film qui engendre chez moi de fortes émotions que je partage avec les autres spectateurs après avoir payé ma place, donc versé mon tribut. Pourtant, à la fin de la séance, je ne vais pas croire pour autant en l’existence du monde imaginaire décrit. Qu’est-ce qui fait la différence avec la religion ?

 

S.A. : La religion s’institutionnalise. Donc ses stimulations sont constantes et répétées car toute la structure de la société morale en dépend. Voilà pourquoi il n’existe pas de société non religieuse qui peut durer plusieurs générations. Les seuls contre-exemples que je connais ont échoué (l’Union soviétique, bien que 60 % des habitants aient été croyants, et la Grèce de Périclès). C’est la raison pour laquelle les religions ne sont pas prêtes de disparaître. D’ailleurs, une dizaine de mouvements charismatiques jaillissent tous les jours. Quelques-uns sont amenés à prendre beaucoup d’ampleur. En Islam, dans le monde chrétien – surtout en Amérique latine – mais aussi dans le monde juif et particulièrement en Israël, la tendance religieuse augmente considérablement avec le nombre de croyants et leur engagement, c’est-à-dire avec le coût qu’ils sont susceptibles de payer. J’ai effectué pour l’Otan et la World Federation of Scientists des mesures de fréquence des attentats kamikazes pour des motifs religieux depuis 1980. La courbe est exponentielle.

 

S&V : Mais dans le cas présent, c’est totalement conjoncturel, non ?

 

S.A. : En effet, mais ces croyances religieuses ont un point commun universel et intemporel. Elles se basent toujours sur les mêmes choses, sur les mêmes coûts, la même communion, la même notion de sacrifice, la même contre-intuitivité minimale. Tous les membres d’une congrégation religieuse font la même chose. Quand j’interviewe des soldats sur le front et des kamikazes, ils me donnent les mêmes réponses. La Légion étrangère fait comme Al Quaïda. Pour créer un sentiment d’unité, il faut partager les mêmes émotions. Dans les cellules de kamikazes de Madrid comme d’Istanbul où je me suis rendu, j’ai noté des fortes différences (c’est pourquoi on ne peut pas établir un profil type de « kamikaze »), mais à l’intérieur de chaque cellule, les 8 à 12 personnes qui la constituent étaient toutes les mêmes, partageaient la même nourriture, les mêmes gestes, les mêmes rites au quotidien.

 

S&V : Ne décrivez-vous pas une situation extrême ? Tous les croyants seraient-ils prêts à payer un tel coût ? Cette notion de sacrifice est-elle vraiment un élément fédérateur ?

 

S.A. : Le coût est variable d’un individu à l’autre, mais une société n’existe pas sans un bon noyau prêt à se sacrifier.

 

S&V : En résumé, voici la liste des ingrédients pour se mettre à croire : un peu d’irrationalité – mais pas trop -, une promesse ouverte de sacrifice, et une forme d’émotion collective qui se génère et s’entretient au moyen de rituels symboliques. Quelle différence avec une secte ?

 

S.A. : La secte se transforme en religion lorsque la société traverse une crise morale et fait appel à elle pour changer ses fondements moraux, comme avec Calvin, Luther ou Mahomet, par exemple. Si la secte ne reçoit aucun apport de la société, elle tend à se désagréger. C’est le cas de la grande majorité (94 %) des sectes. Il lui faut cette base sociale qui la fait fonctionner. Si elle n’apporte rien à la société, elle disparaît, sauf si elle est autonome, qu’elle s’isole et fonde sa propre société morale et fonctionnelle.

 

 

 

Le Monde selon nos intuitions

 

 

 

Existe physiquement

Assure sa survie

Est animé

Peut deviner autrui

A des besoins spirituels

 

Personne

 

oui

 

oui

 

oui

 

oui

 

oui

 

Animal

 

oui

 

oui

 

oui

 

oui

 

non

 

Plante

 

oui

 

oui

 

non

 

non

 

non

 

Matière

 

oui

 

non

 

non

 

non

 

non

Une seule catégorie dans ce tableau conduit à l’élaboration d’une croyance. Car celui-ci figure le monde tel que nous nous le représentons intuitivement avec ses différentes catégories et leurs propriétés. En changeant le contenu d’une case, en attribuant par exemple des besoins spirituels à l’animal, on construit un monde contre-intuitif, celui d’une religion.

 

   

 


 

 

 





Partager cet article

Repost 0