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22 mars 2010 1 22 /03 /mars /2010 21:04

VI - A quand le cataclysme final ?

 

A toutes les époques et sur tous les continents, prophètes, illuminés, visionnaires mystiques… ils furent nombreux à annoncer le pire. Petit florilège des prévisions apocalyptiques.

 



BruegelBabelBig

 

Les mystiques chrétiens

 

Née en 1098 à Bermersheim, en Germanie, sainte Hildegarde de Bingen a développé très tôt un don de voyance : des éblouissements, des visions prémonitoires dont elle ne parlera qu’à partir de 1146, quand une « voix » lui en intima l’ordre. Outre ses appels à la prière, à la justice, au respect de la nature, Hildegarde met aussi en garde contre la venue de l’Antéchrist. Elle écrit, dans Scivias : « Le fils de perdition viendra dans un temps très proche. Beaucoup d’âmes seront enlevées lorsque l’erreur s’élèvera de l’enfer vers le ciel, quand les fils de la lumière seront attachés à la noria du martyr, refusant d’abjurer leur foi dans le fils de Dieu pour reconnaître le fils de perdition. »

 

Il faut dire que de Césaire d’Arles (470-542) au populaire Padre Pio (1887-1968), nombre de saints et de mystiques catholiques prophétisent encore et toujours, généralement autour de la trame fournie par l’Apocalypse de Jean, Anne-Catherine Emmerick (1774-1824) aurait ainsi vu, pour le début du XXIe siècle, l’ère de la gloire crépusculaire de l’Eglise romaine, annonciatrice de bien des catastrophes…

 

« Soleils » aztèques, attentes New Age

 

Les subtils calendriers aztèques et mayas théorisent la succession de cinq ères cosmiques ou « Soleils », nommés à partir du cataclysme devant les détruire, d’une durée de 28.800 ans chacun : le Soleil de Terre, le Soleil de Nuit achevé par la « chute du ciel et de jaguars mangeurs d’homme », le Soleil de Vent clos par de terribles tempêtes, le Soleil de Feu consumé par une pluie brûlante, le Soleil d’Eau ou de Jade englouti par un déluge (celui des traditions bibliques ?). Reste le Soleil de Tremblement, s’achevant par un épouvantable séisme. Ce serait justement le nôtre et sa fin est prévue pour le 21 décembre 2012.



 
 

Calendriers Mayas-v1

 

 

 

Nostradamus

 

Médecin et astrologue, Nostradamus (1503-1566) est réputé pour ses fameuses Centuries (1555), mille quatrains annonçant mille événements, mûri pendant trente ans. Ecrits dans un français obscur, truffé de jeux de mots, d’anagrammes et de références cryptées (notamment astrologiques), chaque quatrain s’offre à toutes les interprétations. A posteriori, on a pu y lire la mort en tournoi d’Henri II, la fuite de Louis XVI à Varennes, le sacre de Napoléon et même la Seconde Guerre mondiale. Vu leurs images aussi incompréhensibles qu’effrayantes, on n’a surtout pas manqué d’y lire des annonces apocalyptiques, reprises par Paco Rabanne ou la secte japonaise Aum qui prédisait le pire pour 1999. En s’inspirant de l’un des rares quatrains comportant une date claire : « L’an mil neuf cens nonante neuf sept mois / Du ciel viendra un grand Roi d’effrayeur / Ressusciter le grand Roi d’Angolmois / Avant après Mars régner par bon heur. »


 

Nostradamus

 

 

La Bible codée

 

Auteur du best-seller la Bible : le code secret (1997), le journaliste américain Michael Drosnin assure que d’effarantes prophéties sont cryptées dans le texte hébreu du Saint Livre. Conjuguant informatique et méthodes kabbalistiques, il y découvre la fin des dinosaures, l’ascension d’Hitler, l’assassinat de Kennedy et surtout celui d’Yitzhak Rabin… Après avoir retrouvé le 11 septembre – après les attaques -, l’exégète numérique n’annonce rien moins qu’une guerre atomique au Moyen-Orient pour 2006. Avant l’Apocalypse… dans la presse, Michael Drosnin défie les sceptiques en les invitant « à trouver dans Moby Dick un message codé qui annonce la mort d’une chef de gouvernement ». Le mathématicien australien Brendan McKay le prend au mot et découvre dans le roman d’Herman Melville… neuf assassinats de premiers ministres, y compris celui d’Yitzhak Rabin. Le clou du décryptage McKay ? La mort de Lady Di « codée » dans Moby Dick avec les noms de son compagnon et du chauffeur…

 

Les dits du Prophète

 

De façon troublante, la tradition met dans la bouche de Mohammed des « signes » précis, non sans rapport avec la société actuelle, de l’approche de la fin du monde. Ainsi, ces hadith, tirés des Signes de la Fin des Temps dans la tradition islamique (Alif Editions, 1998). « On construira des palais élevés (…) et l’on fécondera les femmes stériles. (…) L’enfant sera un sujet d’indignation (…) et la turpitude se manifestera au grand jour. La terre se retirera (remplacée par l’eau ou le désert) et apparaîtront des prédicateurs mensongers, donnant raison aux pires éléments de ma communauté (…) Les vieux ne seront plus respectés (…) et les enfants d’adultères croîtront en nombre. (…) Les hommes se satisferont des hommes et les femmes des femmes. » On constate la banalisation des voyages, la rupture des liens familiaux, l’apparition de mutations (génétiques)… « Les biens constitueront la plus grave des préoccupations des hommes ; ils prendront leurs femmes pour repère et l’argent pour religion. » Alors, « la science sacrée aura disparu, la richesse et l’écriture se seront répandues et le commerce se sera multiplié. Les Rûnis (Occidentaux) seront les plus nombreux. (…) Ils auront des qualités spécifiques : ce seront les gens les plus solides (…) les plus bienveillants à l’égard des faibles ainsi que les plus à même de se préserver de la tyrannie des rois ». Occidentalisation du monde, démocratie de marché, émancipation des femmes, libération sexuelle, intégrisme islamique, désordres écologiques : tout y est. Encore faut-il que ces dits soient ceux du prophète…

 

La Vierge

 

Le 19 septembre 1846, dans les alpages de La Salette, en Isère, deux enfants bergers rencontrent une « belle dame » en pleurs qui leur livre un message de conversion et leur confie : « J’adresse un pressant appel à la Terre ; j’appelle les vrais disciples du Dieu vivant, (…) les apôtres des derniers temps (…). Il est temps qu’ils sortent et viennent éclairer la Terre : (…) combattez, enfants de Lumière, vous le petit nombre qui y voyez. Car voici le Temps des temps, la Fin des fins. » L’apparition est authentifiée par l’Eglise catholique. Elle fait suite à une série de mises en garde récurrentes attribuées à la Vierge elle-même au cours d’abondantes apparitions, dont celle de Fatima, au Portugal, en 1917.

 

La prophétie de saint Malachie

 

Selon la prophétie de ce moine irlandais du XIIe siècle, ami de saint Bernard, Benoît XVI serait l’avant-dernier successeur de Pierre avant la fin de l’Eglise de Rome… et peut-être celle du monde. Malachie a énuméré 112 sentences en latin, aussi étranges que lapidaires, censées résumer les pontificats à venir. Après De labore solis (Le travail du soleil) liée à Jean-Paul II, Benoît XVI hériterait ainsi de la sentence De gloria olivae (La gloire de l’olive), sans que personne ne sache trop comment la comprendre. Mais la devise de son successeur est autrement plus claire : « Pendant la dernière persécution que souffrira la Sainte Eglise romaine siégera Pierre le Romain. Il paîtra les brebis au milieu de nombreuses tribulations. Celles-ci terminées, la ville aux sept collines (Rome) sera détruite : et le juge redoutable jugera le peuple. » Pour les historiens, la prophétie de l’évêque irlandais passe pour un faux composé à la fin du XVIe siècle par un bénédiction belge, Arnaud de Wion… qui avait peut-être un don de prophétie.




Le Pape Benoit XVI                         michel dragon[1]
 

 

 



 

 



 

 

 

 

 

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22 mars 2010 1 22 /03 /mars /2010 20:18

III – Les apôtres de l’Apocalypse

 

Nouveaux mouvements religieux et sectes se sont emparés de l’Apocalypse de Jean pour en faire, au fil des siècles, le Livre de la Fin des Temps. La Révélation a cédé la place aux promesses de cataclysmes. Aujourd’hui encore, beaucoup attendent le Jugement Dernier et se préparent à des jours meilleurs, sur Terre ou ailleurs. Qui sont ceux qui se croient élus ?



Ordre du Temple solaire-v2 

 

 

C’est presque un village fantôme. Couvert d’un  fin manteau neigeux, le hameau de Sus-Navarrenx, dans les Pyrénées-Atlantiques, semble endormi, caché sous la brume épaisse. En cette veille de réveillon, les quelques villageois préparent les fêtes de Noël. De l’autre côté de la place, un château résonne de rires d’enfants : les membres de Tabitha’s Place, eux, débutent le shabbat… Les hommes rangent les tracteurs, les femmes s’affairent aux cuisines, tandis que les gamins, une soixantaine, se ruent vers le chalet où vont se dérouler les prières et le dîner. Ambiance colonie de vacances. On les appelle communément les « 12 tribus », ou les « hippies » car cette tribu patchwork, composé de plus de 30 nationalités, a choisi de vivre simplement, en harmonie avec la nature, la Bible, loin des tentations de la ville. A priori, rien de suspect.

 

Quelques images étonnent, tel ce mince bandeau bleu pastel qui barre le front des hommes : « Il s’agit d’un diadème, qui servira à supporter la couronne du Seigneur lorsqu’il sera de retour sur Terre », explique Yadone, un solide gaillard de 60 ans. La marque des élus, ceux qui échappent aux flammes de l’enfer « parce qu’ils auront préparé le retour du Messie et combattu Satan ». Chacun est libre de le porter, s’empresse d’ajouter cet ancien Parisien qui n’a pas quitté la communauté depuis son arrivée, il y a seize ans.

 

A la « Ferme », les adeptes mènent une vie stricte, basée sur les préceptes de la Bible, rythmée par deux offices quotidiens. Chacun a troqué son état civil pour un prénom hébreux – Yadone signifie reconstructeur de Jérusalem – et préfère dire Jahschua plutôt que Jésus. Comme des premiers chrétiens. Tabitha’s Place s’inscrit dans la mouvance des adventistes du septième jour, apparus aux Etats-Unis au XIXe siècle et croyant au retour du Christ. Elle professe une lecture approfondie de la Bible, des prophéties en particulier, et a choisi le shabbat, septième jour de la semaine, comme jour de culte.

 

En attendant le jour dernier, Yadone et ses compagnons combattent Satan, « présent en chacun de nous ; c’est la part de cupidité et d’égoïsme qui régissent ce monde », dénonce le patriarche qui alimente le feu de la cheminée en sirotant son maté. « Nous croyons en l’Apocalypse, qu’il y aura un jugement dernier, où ceux qui ont fait le bien seront récompensés. » Tour de Babel trouée de lignes ferroviaires, foule poussant la Terre dans un précipice… Leur site Internet l’illustre sans détour. Comme l’a prédit le prophète Isaïe, il y a 2700 ans, la Terre court à sa perte. Coup d’œil vers la cheminée, les flammes n’ont pas faibli ; satisfait, Yadone semble chercher sa chute, conclut sur une pirouette : « La fin du monde va bien arriver un jour, n’est-ce pas ? »

 

Le boom et le flop de l’an 2000

 

Depuis vingt ans, la nébuleuse eschatologique, doctrine de la fin des temps, ne cesse de grossir : mouvances religieuses « reconnues » comme les mormons, certains groupes chrétiens fondamentalistes, telles les églises évangéliques et pentecôtistes, mais aussi sectes apocalyptiques, millénaristes, sans oublier les tenants du New Age… Ils ont tous tiré du dernier Livre de la Bible leur propre testament. Nombre d’entre eux ont surfé sur le changement de millénaire. Et si la fin du monde n’a pas eu lieu, ce n’est qu’un simple problème de timing. « C’est le fameux paradoxe de Festinge : une secte prédit qu’il va neiger pendant huit jours, mais cela dure finalement deux semaines, donc le gourou dit à ses adeptes que leurs prières ne marchent pas parce qu’ils n’y ont pas mis assez de ferveur », schématise Jean-Marie Abgrall, psychiatre, criminologue spécialiste des sectes. Les apprentis prophètes repartent alors de plus belle, avec de nouvelles prophéties, de nouvelles dates et surtout le désir de mieux faire…

 

Selon la Milivudes et l’Adfi, il existerait aujourd’hui une trentaine de sectes eschatologiques en France. Le chiffre serait bien plus important, nombre de groupes adoucissant leurs discours en public. Selon Jean-Marie Abgrall, l’un des dangers pourrait venir de la « mouvance évangéliste et adventiste, des microgroupes charismatiques d’inspiration protestante, mais aussi catholique. Proches des grandes religions traditionnelles, ces mouvements se perçoivent moins comme sectes et sont d’une certaine façon « reconnus » par les Eglises mères ». Une perception d’autant plus difficile que la tendance est plutôt à l’éclosion de « petits groupes farfelus qui représentent un réel danger, plutôt que des grands mouvements structurés ».


 

 

Ordre du Temple solaire-v1 

 

 

Par contre, lorsqu’il s’agit de prédire la fin du monde, la retenue n’est plus de mise : conflits nucléaires, chimiques ou bactériologiques, troisième guerre mondiale, tremblements de terre, déluges, épidémies en tout genre… Nostradamus est dépassé ! La secte Garum et Khnoum innove en prédisant un big bang en 2006, l’Eglise du Salut de Dieu opte pour le départ des élus en vaisseau spatial avec le Dieu-Apocalypse. Dans ce catalogue des catastrophes, la climatologie représente la grande tendance post 2000 : les adeptes de l’Energie Universelle (HUE) attendent toujours « l’inversion des énergies, provoquant la fonte des banquises et les chaleurs excessives »… Enfin, certains sectes, comme le Petit Caillou, proposent un terrifiant package : collision entre la comète Hale Bop et le Soleil, éruptions volcaniques, tremblements de terre, départ du pape de Rome ( ?), troisième guerre mondiale… La totale !

 

Quelle que soit la forme du cataclysme attendu, le scénario biblique est ensuite bien connu : « Cette période d’épouvante et de désespoir, dénommée Grande Tribulation, annonce la venue de l’Antéchrist et des forces du Mal qui vont s’affronter aux forces du Bien dans la gigantesque bataille d’Armageddon », rappelle Jean-Marie Abgrall. Le Bien triomphe, permettant la résurrection du Christ ressuscité et 1000 ans de bonheur. Puis Satan se libère, séduit Gog et Magog – les nations païennes – avant d’être définitivement mis hors d’état de nuire. S’ensuit le Jugement Dernier, les uns disparaissant dans « l’océan de feu et de souffre », les autres rejoignant le royaume de Dieu.

 

Lancés dans le long combat entre le Bien et le Mal, les mouvements eschatologiques utilisent tous le même mode opératoire : prédire le pire pour emporter l’adhésion. Puis faire miroiter une issue de secours, le salut rédempteur. C’est le cas des sectes millénaristes qui attendent la venue et le royaume du Christ. Les groupes apocalyptiques guettent la fin imminente des temps, alors que les tenants du « cataclysmisme » professent un délabrement de l’équilibre entre la Terre et le cosmos. Enfin, les défenseurs de « l’Apocalypse gnostique », tels les adeptes de l’Ordre du Temple Solaire, convaincus que la Terre ne peut être sauvée, souhaitent accéder à des mondes supérieurs. Bref, tous veulent changer d’air… Avec leurs propres armes. Certains disposent de véritables arsenaux, tels les Davidiens de Waco, au Texas, qui résistent aux agents du FBI en avril 1993 : 88 adeptes trouvent la mort, filmée en direct. Au Japon, le 20 mars 1995, les « kamikazes » de Aum Sihinrikyo planifient une véritable opération terroriste en lâchant du gaz sarin dans les couloirs du métro de Tokyo : 11 morts, des milliers de blessés.

 

Mais la plupart du temps, les adeptes retournent leurs armes contre eux : le 18 novembre 1978 au Guyana, 923 membres de la secte du Temple du Peuple s’empoisonnement pour échapper à un complot international pré-apocalyptique. Les 4 et 5 octobre 1994, l’Ordre du Temple Solaire frappe en Suisse et au Canada : devançant l’Apocalypse, les adeptes s’immolent et s’envolent pour Sirius. Autant d’exemples morbides de suicides collectifs où les hommes n’ont pas attendu la fin du monde…

 

L’enfer sur Terre

 

L’Apocalypse ? Les Témoins de Jéhovah n’en parlent pas. Dans leur Bible, ils utilisent le terme « Révélation », traduction du grec apocalupsis. Ils ne croient pas à la destruction de l’humanité, mais en « l’achèvement du systèmes des choses ». Le concept mérite une explication, ailleurs que sur les étals des marchés. Rendez-vous est pris au « Béthel » de Louviers, dans l’Eure, le centre national des Témoins de Jéhovah.

 

Immaculée, la réception du centre ressemble à l’antre de « Monsieur Propre ». En quelques pas, l’histoire défile dans les vitrines du hall : les pyjamas rayés, frappés du triangle violet, des déportés du nazisme, et une maquette du Temple de Salomon attirent l’œil, jusqu’à la reproduction de l’Arche de Noé et son cortège d’animaux. Le Déluge en carton-pâte…

 



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« Nous avons été classés parmi les sectes apocalyptiques. Cela révèle une grande inculture biblique et une méconnaissance de ce que sont les Témoins de Jéhovah ! », s’insurge d’emblée Guy Canonici, responsable du bureau d’information. Bible à l’appui, il déroule son argumentaire : « Nous ne croyons pas en la fin du monde, mais nous pensons que le système de choses actuel, c’est-à-dire le monde tel qu’il existe, prendra fin, à un moment donné. Et que le monde qui s’est éloigné de Dieu laissera place au règne de Dieu. »

 

Pas de cataclysme à l’horizon, les signes le montrent, le chaos est sur Terre : « Certes, le tsunami a une explication sismologique. Une éruption volcanique, un tremblement de terre aussi. Mais tout cela réuni dans une période également marquée par les guerres, les épidémies, les famines, le sida… N’est-ce pas autre chose que des éléments factuels ? » Les Témoins de Jéhovah y voient les « signes avant-coureurs » de la Grande Tribulation, au terme de laquelle, les « humbles » seront sauvés et 144.000 élus appelés à régner avec Christ dans les cieux.

 

Et que dire des échecs des quatre prédictions annonçant la fin du système en 1914, 1922, 1925 et 1975 ? Un faux procès, se défend-il : « Nous pensons que les événements qui ont marqué le monde depuis 1914 indiquent un changement dans le cours de l’Histoire et qu’ils ont un sens car ils sont liés au royaume de Dieu. Après, que certains Témoins de Jéhovah avaient cru aller au ciel plus rapidement… Mais je lis les textes de nos détracteurs, c’est de la littérature de mauvaise foi ! J’ai même appris récemment qu’on annonçait la fin du monde pour les années 2030 ! ».

 

2034 exactement, laissent entendre deux articles de La Tour de Garde du 15 décembre 2003, consacrés à la fin des temps, rapporte Bulles, le trimestriel de l’Adfi. D’un revers de manche, il balaie la cinquième apocalypse, « une extrapolation de nos adversaires ». L’entretien touche à sa fin. Notre prévenant interlocuteur nous donne les derniers numéros de La Tour de Garde et de Réveillez-vous (30 millions d’exemplaires imprimés tous les dix jours, en 150 langues !). Sur la couverture du premier, un dossier sur le combat entre le Bien et le Mal. Sur la seconde, cette question : « A quand la prochaine épidémie mondiale ? » Il est des signes qui ne trompent pas…

 

La fin du monde fait recettes

 

Un demi-milliard de chrétiens croient en l’Armageddon et se préparent à l’Apocalypse. Ce sont les Evangéliques. Apparue il y a un siècle, cette doctrine, ratissant dans les nombreuses églises  néo-protestantes, professe une stricte application des Evangiles et prône le « réveil » des chrétiens endormis.

 


 

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S’ils essaiment un peu partout dans le monde, les Evangéliques se concentrent surtout aux Etats-Unis et au Brésil. Ils ont l’oreille des puissants, dont celles de George W. Bush, proche du pasteur Pat Robertson, fondateur de la Christian Coalition et ex-star de la chaîne évangélique The Family Channel. Selon un sondage de CNN en juin 2002, 59 % des Américains croient que la Bible annonce bel et bien la fin du monde. Et, pour 17 % d’entre eux, qu’elle se produira de leur vivant !

 

En attendant, l’Apocalypse fait recette : en 1995, le best-seller de Tim Lahaye, prêcheur retraité, et du romancier Jeremy Jenkins, The Left Behind a ouvert la voie des « thrillers religieux », sortes de prophéties bibliques actualisées et adaptées aux peurs du moment. Avec ses onze tomes, plus une version illustrée pour les enfants, la série a déjà été vendue à plus de 50 millions d’exemplaires. Du coup, Hollywood s’est rué sur le filon : Deep Impact, Armageddon, Le Jour d’après… La liste des blockbusters surfant sur les cataclysmes ne cesse de s’allonger.

 

Les « divins célibataires » de Brahma Kumari

 

Dans la famille New Age, il y a le grand frère yogi, Brahma Kumari. Situé dans une jolie cour intérieure du 10e arrondissement de Paris, le siège social de cette école spirituelle respire la zen attitude. Un minuscule ashram coincé en pleine jungle urbaine.

 

Né en Inde, les « divins célibataires » - ils professent l’abstinence -, prônent la pratique du Raja Yoga, ou yoga spirituel. Ces yogis ne font pas de postures, uniquement de la méditation. « C’est le yoga royal, le plus élevé, une discipline dont le but est que l’on devienne souverain de soi », décrypte François, membre du centre parisien. Royal donc et religieux. Car ce mouvement pioche dans le Bhagavad Gîta, le poème sacré hindou, et en extrait la croyance en Shiva. Ils ne parlent pas d’Armageddon, mais de « Kali Yuga », l’âge de fer du quadri-cycle cosmique hindou. Le temps des ténèbres, « de l’usure de la matière que nous sommes, du nucléaire, de la pollution… L’homme se détruira lui-même », résume le yogi. En 1936, leur maître Brahma Baba a d’ailleurs eu « la vision de l’atome, ce champignon de fumée détruisant puis amenant un nouveau monde ». « Mais nous pensons que l’homme peut changer les choses », rassure-t-il. C’est là tout le paradoxe de cette « université spirituelle ».

 

Les Brahma Kumari prétendent n’avoir rien à cacher, surtout pas leurs salles de méditation. « Vous n’y verrez personne en position du lotus », rigole notre interlocuteur. Derrière la première porte, un maître au regard pénétrant fait la leçon à trois disciples… En position du lotus.




 

 



 




IV – Les monothéismes face à la fin des temps

 

Les juifs attendent la venue du Messie, les chrétiens le retour du Christ, les musulmans l’anéantissement avant… le Jugement Dernier.



 

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L’histoire du peuple juif est traversée par les catastrophes et les exils, mais aussi par l’espérance du Messie, annoncée dès les prophètes Isaïe et Ezéchiel. La littérature de la « fin des temps » est plus tardive. Elle naît au IIe siècle avant notre ère, dans cette époque troublée de la résistance des Macchabées à la brutale dynastie des Séleucides. Dans les milieux pieux du judaïsme, cette lutte inégale suscite une théologie apocalyptique, lié à l’attente d’une catastrophe cosmique terminale, suivie de l’avènement du Royaume de Dieu, de « cieux nouveaux » et d’une « terre nouvelle ».

 

Cette littérature apocalyptique se développe surtout dans le livre de Daniel, sous la forme de prédictions, de testaments, de visions et de songes. Les temps de détresse seront suivis des « derniers temps » après lesquels Israël sera sauvé. Les morts qui ont dormi dans le « pays de la poussière » s’éveilleront. Ils reviendront à la vie dans leur pleine humanité, dans cette existence d’ici-bas, mais qui, dès lors, durera éternellement : pour les sages, sous la forme de la lumière, pour les autres, sous celle du châtiment.

 



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« Et les gens intelligents rayonneront de splendeur comme la voûte céleste. Après avoir montré aux autres comment être fidèles, ils brilleront pour toujours comme des étoiles à tout jamais » (Daniel 12, 3). La vie nouvelle avec Dieu avait été pressentie et souhaitée depuis longtemps. Mais c’est à l’époque de Daniel qu’apparaît ainsi, pour la première fois aussi nettement, la foi en la résurrection. Les cercles apocalyptiques d’Israël sont convaincus que le seul dont on puisse encore attendre une aide sera un envoyé direct de Dieu, venu du ciel, un sauveur préexistant, comme caché auprès de Dieu.

 

Depuis, cette question de la « fin des temps » - qui n’est pas équivalente, dans le judaïsme, à la fin ou la destruction du monde, mais à la venue du Messie – se pose avec acuité chez les juifs religieux, en particulier ultra-orthodoxes et hassidiques. Pour connaître la date de cet événement, ils utilisent tous les moyens de calcul et de divination possibles. Une question de jours, de semaines, d’années ? La fin du Livre de Daniel ne le dit pas. Le moment est connu de Dieu seul. Aux hommes, il appartient de s’y préparer en se purifiant et en restant fermement attaché à la Loi.

 

C’est ce que disent les auteurs les plus classiques et ce que répètent chaque jour les juifs religieux dans leurs prières, comme celle de l’Amida dans laquelle le fidèle demande à Dieu de « pouvoir être libéré et résider à Sion ». Cette attente de la « fin des temps » est présente aussi bien chez un penseur traditionnel comme Maïmonide (qui y consacre trois chapitres de sa Michne Torah) que chez le rabbi des Loubavitch, Menahen Schneerson, décédé en 1996, qui insistait sur l’imminence de cet événement et demandait à ses fidèles de rester prêts à chaque instant par la prière et par l’étude.

 

Le « Millenium »

 

Du côté du christianisme, la « fin des temps » ne fait pas partie, à proprement parler, du discours officiel des Eglises. Celles-ci enseignent que si la première venue du Christ a inauguré des temps nouveaux, elle ne représente pas encore la plénitude de la Révélation du Royaume de Dieu. Les chrétiens attendent donc, eux aussi dans l’espérance et la vigilance, le « retour glorieux » de Jésus-Christ à la fin des temps appelé parousie, transcription d’un terme grec qui signifie avènement ou manifestation (épiphania, apocalypsis). Des mots qui apparaissent dans les Evangiles, au terme de la vie de Jésus, comme l’épilogue de sa prédication (Matthieu 24-25, Marc 13, Luc 2).



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Ce retour du Christ sera son jour, « le jour de la colère et de la manifestation du juste jugement de Dieu » (Epître de Paul aux Romains : 2-5), le jour du jugement dernier, du salut définitif, de l’entrée dans la gloire et la contemplation de Dieu – formulation de la théologie moderne pour parler du Paradis -, ou le jour de la condamnation. Pour les Justes sauvés, c’est le début d’une « vie éternelle » et, pour les réprouvés, la condamnation à un « supplice éternel » (Mathieu, 25, 46).

 

Mais, avant ce jugement final, a eu lieu la résurrection de tous les morts, des « justes et des pécheurs » (Actes des apôtres, 24). Ceux qui gisent dans la tombe en sortent à l’appel de Jésus-Christ. Le Christ descend dans sa gloire, escorté de tous les anges. Devant lui, sont rassemblées toutes les nations. Ceux qui auront fait le bien ressusciteront pour la vie, ceux qui auront fait le mal ressusciteront pour la damnation (Jean 5-28, 29).

 

Le récit de l’Apocalypse, dans le Nouveau Testament, décrit cette succession d’âges du monde qui précèdent le jugement universel et cet âge ultime du salut ou de la damnation. Mais il est dangereusement instrumentalisé aujourd’hui par les milieux fondamentalistes, évangéliques et sectaires qui spéculent, avec fébrilité et effroi, sur la fin du monde, sur le moment où elle surgira et ses manifestations.

 

Ils retiennent de ce récit de l’Apocalypse qu’il prophétise « mille années de captivité pour Satan, suivies de mille années de règne terrestre du Christ » (Ap, 20). Ce nouvel avènement du Christ – le fameux Millenium – obsède les milieux protestants « pré-millénaristes ». Pour eux, le retour du Christ est promis en premier lieu au peuple juif, élu de Dieu depuis Abraham et Moïse. Le peuple juif n’a pas reconnu le Christ comme Messie lors de sa première venue, il y a 2000 ans, mais la promesse de Dieu n’est pas pour autant caduque. Ce thème du « rétablissement d’Israël » est l’un des plus constants dans les bastions évangéliques américains et il a donné naissance à un sionisme chrétien qui, jusqu’à Jérusalem, est aujourd’hui en pleine expansion.

 

L’ « anéantissement » musulman

 

Dans l’islam, la « fin des temps » obéit à un scénario très imagé et bien connu de tous les fidèles musulmans. Le récit coranique de la fin du monde a une valeur mythique, tant il est présent dans de nombreuses sourates. Elle est annoncée par de grands signes précurseurs : séismes, éruptions de volcan, catastrophes naturelles. Le ciel s’ouvre, les planètes se dispersent, les mers se soulèvent, les montagnes s’envolent, ainsi que le décrit la sourate de l’Eclairé.

 

Ce schéma apocalyptique se décompose en trois temps.

 

● Anéantissement : le jour où « trembleront les tremblements », l’ange Israfil soufflera dans sa trompe et toutes les créatures subiront l’anéantissement (fana). Il ne restera que Dieu dans sa toute puissance.

 

● Résurrection : Un autre jour retentira à nouveau la trompette d’Israfil, annonçant cette fois la résurrection (qiyama) de tous ceux qui sont morts depuis Adam et ont péri dans le fana général. C’est le jour que commente ainsi la sourate 50, versets 41-41 : « Prête l’oreille : au jour où le Convocateur lancera son appel d’un lieu proche ; au jour où ils entendront une clameur dans le Vrai, alors sera le jour de la sortie des tombes. »

 

● Jugement dernier : Dieu rassemblera tous les hommes, les anges, les djinns, les démons et même les animaux sauvages, les chameaux, les chevaux et les ânes. Le premier qui arrivera à ce rassemblement (hashr) sera Mahomet, puis viendront les prophètes, les anges et les justes, suivis de toutes les autres créatures. Ce sera un grand moment d’attente, de station (mawqif), l’heure du Jugement dernier, qui enverra les uns au paradis et les autres en enfer.

 

 

V – La fin de ce monde dans les religions indiennes

 

Pas question de fin du monde, mais plutôt de « fin d’un monde », de la disparition d’une manifestation touchée, comme tout ce qui existe, par l’éphémère.

 



La roue de la vie Samasara

 

 

Transportons-nous mentalement aux alentours du XXVe siècle. A l’issue d’un terrible conflit, l’humanité est presque réduite à néant. Les hommes survivant à cette effroyable guerre sont comme des animaux, terrés dans des abris sommaires, incapables de toute pensée spirituelle. La fin du monde ? Non, juste un avant-goût de la fin de notre monde. Tel est le scénario prophétique annoncé par l’enseignement du Kalachakra, ou la Roue du Temps, attribué au Bouddha et largement diffusé au Tibet.

 

Contrairement aux trois grandes religions monothéistes, les grandes spiritualités indiennes, l’hindouisme et le bouddhisme, proposent une lecture de l’écoulement du temps et de l’avenir du monde s’inscrivant dans un cadre relatif, sans vrai début, ni vraie fin. Ainsi, il n’existe pas de Création : le commencement du monde s’inscrit dans une conception large, continue, cyclique, fondée sur la croyance en l’existence de grandes ères cosmiques, les kalpa. De même, il n’existe pas un univers mais une multitude d’univers, chacun ayant son rythme propre ; à chaque instant, chacun des univers se trouve à une étape de son existence qui lui est spécifique.

 

La durée attribuée à un cycle varie d’une tradition à l’autre, mais elle est toujours extraordinaire, s’exprimant en millions de générations humaines. Il faut avoir recours à des métaphores ou à des images pour tenter de la concevoir. Un cycle complet, soit « un jour et une nuit du dieu Brahma », dure plus de temps qu’il faudrait à une pièce de soie de Bénarès pour éroder un rocher gigantesque jusqu’à la dernière poussière, en ne le touchant qu’une fois par siècle.

 

Cycle de dégénérescence

 

Selon la tradition védique, notamment dans le Vishnu Purana, un grand cycle se subdivise en 71 périodes, les mahâyuga, chacune divisée en quatre petits cycles, les yuga associés à des métaux (or, argent, cuivre et fer) eux-mêmes subdivisés en cycles plus courts. Ces cycles rythment l’apparition de l’univers puis sa dégénérescence. Il n’est jamais question d’une Apocalypse, dans le sens populaire d’une fin du monde ; il s’agit en fait de la « fin d’un monde », la disparition d’une manifestation touchée, comme tout ce qui existe, par l’éphémère.

 

Hindouisme et bouddhisme se rejoignent encore pour affirmer que nous sommes aujourd’hui dans un cycle de dégénérescence. Le Vishnu Purana, qui fut vraisemblablement rédigé vers le IVe siècle, souligne de façon prophétique qu’en ce temps de déclin « la seule loi sera celle du riche » et que « la violence, la tromperie et l’immoralité » seront la règle commune. Autres signes de cette décrépitude du monde, « les femmes seront réduites à un objet sexuel » et « les anciens essayeront de se comporter comme des jeunes, et les jeunes perdront la candeur de la jeunesse ».



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Le Kalachakra évoque lui aussi ce temps dégénéré. Dans le prolongement de ce que disait la tradition indienne, il annonce l’émergence puis l’expansion d’une religion spirituellement aliénante et la perversion des valeurs. Les forces du Bien, rassemblées dans le royaume invisible au commun de Shambala, auront à lutter contre les armées du Mal qui régneront déjà sur la moitié du monde. La paix établie, la Terre retrouvera la concorde mais ce ne sera qu’une rémission avant une nouvelle dégradation.
 

La chute s’apparente, en effet, à une lente mais irrésistible désescalade, faite de hauts et de bas. A terme, le temps du chaos arrivera et de ce chaos émergera un nouvel univers par un processus assimilable à une condensation de plus en plus grande de ses éléments constitutifs : l’air, le feu, l’eau, la terre…

 

Pour les traditions spirituelles indiennes, au fil des étapes du cycle, la durée de la vie humaine diminue, passant de plusieurs dizaines de milliers d’années à une dizaine d’années seulement avant la plongée dans le chaos. De même, la taille des êtres humains diminue de façon significative pour atteindre une trentaine de centimètres. Dans la période de dégénérescence que nous connaissons, la durée de vie est de 100 ans.

 

Logique fataliste

 

Une lecture philosophique permet de considérer cette perception de l’écoulement du temps d’une façon plus large. Les âges d’or se caractérisent par la spiritualité, la douceur, la longévité, l’harmonie alors que les périodes de dégénérescence se distinguent par la confusion voire l’inversion des valeurs fondamentales du Bien et du Mal, de l’utile et du nuisible. En bref, les époques de croissance correspondent à un espace extérieur et intérieur ouvert ; à l’inverse, lors des époques de décadence, la réduction physique, mentale et spirituelle augmente à mesure que le matérialisme s’accroît. La « fin du monde » est par conséquent l’aboutissement d’un processus d’étouffement du monde, dernière étape d’un repli complet sur lui-même.

 



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La diminution de la taille renvoie à une réduction de l’espace et celle de l’âge à un rétrécissement du temps. L’époque contemporaine correspond à ces données. Notre espace se réduit, d’une part car nos moyens techniques permettent de le maîtriser, d’autre part car l’occupation humaine de la Terre ne cesse de s’amplifier. Si la durée de la vie, quant à elle, ne cesse de s’allonger contrairement à ce qui apparaît dans les traditions bouddhistes ou hindouistes, la qualité du temps vécu diminue. Aux sociétés traditionnelles qui rythmaient le temps en générations, en saisons, les sociétés modernes opposent un temps sectionné, cloisonné, où l’unité n’est plus une vie mais la seconde. L’humanité moderne perd donc de la distance avec le monde, elle perd le recul donné par le rythme lent de la vie où l’homme « a le temps ».

 

L’inversion des valeurs suit cette même logique. Le cycle de dégénérescence que nous traversons conduira l’homme à perdre la spiritualité, du moins à s’éloigner d’une spiritualité libératrice. Au contraire, les croyances « mondaines », celles qui laissent libre cours à l’attachement et au désir, ne cesseront de se développer. La perception du Bien connaîtra une dérive animée par un repli sur soi conduisant des personnes ou des sociétés à s’autoproclamer seuls détenteurs du Bien ; le Mal se banalisera au point qu’il ne sera plus distingué du Bien, d’autant moins que la confusion se sera instillée au fil des générations.

 

S’il apparaît un fatalisme certain dans cette logique cyclique, puisque notre univers est irrémédiablement frappé par la destruction, l’intérêt spirituel ne doit pas être négligé. La dégénérescence et le chaos découlent d’une prise en main du monde par l’homme aux seules fins de satisfaire son désir de domination. Après les périodes fastes où l’esprit était au centre de l’existence, notre âge est celui où l’homme est au centre de ses préoccupations, il se perçoit comme la pierre angulaire du monde, le sommet d’une pyramide charpentée par l’égocentrisme. Il en oublie la base, ne perçoit plus qu’il n’est qu’une partie d’un Tout régi par des lois qui le dépassent, puisqu’au-delà de sa perception de l’espace et du temps.


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22 mars 2010 1 22 /03 /mars /2010 19:40

L’Apocalypse

 

Les Religions et la fin du Monde

 

 

I – L’Apocalypse de Jean

 

Le dernier texte de la Bible chrétienne est associé aux cataclysmes annonçant la fin du monde… Ce livre hermétique et mystérieux décrit le monde comme lieu d’affrontement entre les forces du Bien et du Mal. D’où vient-il ? Que raconte-t-il et que voulait-il transmettre ?


 

Rétable du Jugement dernier Roger van der Weyden

 

 

« Puis je vis une autre bête qui sortait de la Terre. Elle avait deux cornes semblables à celles d’un agneau et elle parlait comme un dragon… » Ainsi commence l’un des passages les plus célèbres de l’Apocalypse (chapitre 13, verset 11). Il s’achève sur cet avertissement : « Ici, il faut de la sagesse. Celui qui est intelligent peut trouver le sens du chiffre de la bête, car ce chiffre correspond au nom d’un homme. Ce chiffre est 666 » (13, 18). Mais cet appel à la prudence n’a pas toujours été entendu car le récit de l’Apocalypse est propre à enfiévrer l’imagination de ses lecteurs… Pour ne pas s’égarer, mieux vaut le lire, comme tout document ancien, à la lumière des connaissances apportées par les historiens.

 

D’où vient ce livre étrange, dernier Livre de la Bible chrétienne ? Dès son ouverture, il se présente comme une « révélation », sens du mot apokalypsis en grec ancien, langue dans laquelle s’exprime son auteur. Ce terme a été repris par les historiens pour désigner un genre littéraire qui a été très en vogue dans le judaïsme des deux derniers siècles avant notre ère et dans les premiers temps du christianisme. Dans sa partie Ancien Testament, la Bible chrétienne a conservé quelques écrits apocalyptiques d’origine juive comme le Livre attribué au prophète Daniel. Mais nous en connaissons bien d’autres comme – toujours d’origine juive – le Livre d’Enoch, le Quatrième Livre d’Esdras, le Deuxième Livre de Baruch, etc., ou d’origine chrétienne : Apocalypse de Pierre, Apocalypse de Paul, etc.

 

Esotérisme, dualisme, déterminisme

 

Qu’ont en commun ces écrits apocalyptiques ? Du point de vue de l’histoire, ils sont liés à un contexte ressenti comme une grave menace pour l’existence du peuple hébreu ou des communautés chrétiennes : la domination grecque exercée par les successeurs d’Alexandre le Grand, au IIe siècle avant notre ère, puis celle de l’empire romain. Du point de vue de leur contenu, le message qu’ils délivrent vise à rassurer en dévoilant le véritable plan de Dieu.

 

Jusque-là, le consensus est assez large chez les spécialistes. Mais d’autres vont un peu plus loin, comme le bibliste Pierre Prigent, auteur d’un livre de référence sur l’Apocalypse. « D’un point de vue plus théologique, estime-t-il, ces textes ont en commun leur ésotérisme, leur dualisme et leur déterminisme. » Esotérisme d’un langage pour initiés car ce que dévoile le message est considéré comme trop sacré pour être largement divulgué. Dualisme, parce que le monde y est décrit comme le lieu de l’affrontement entre les forces du Bien et du Mal. Déterminisme enfin, car la défaite du Mal est assurée par l’intervention salvatrice de Dieu.

 

 


Beatus-tabara-ange-trompette 

 

 

Un récit onirique

 

« De tous ces récits, souligne Pierre Prigent, il ressort que Dieu a déjà écrit l’Histoire : quoi qu’il arrive, son plan est sûr, on peut lui faire confiance. La fonction de leur langage fantastique est de faire comprendre que le message qu’ils délivrent dépasse les seules dimensions de l’histoire humaine. » Les écrits apocalyptiques s’enracinent aussi dans la lignée des livres prophétiques où sont recueillies les interventions des prophètes, ces « porte-paroles » de Dieu qui ont balisé l’histoire du peuple hébreu. Mais ils s’en démarquent, aussi par la place importante qu’y tiennent les visions fantastiques.

 

Dès son ouverture, le récit de l’Apocalypse se présente ainsi comme une révélation, accordée à un certain Jean, et une prophétie. Cette présentation est suivie du récit d’une première vision. Elle met en scène un personnage céleste qui n’est autre que Jésus, le Christ ressuscité. Ce dernier dicte à Jean sept lettres adressés à des Eglises chrétiennes d’Asie mineure (Turquie actuelle). Leur message repose sur un schéma analogue : relevé de leurs bons et mauvais comportements, recommandations et encouragements sur le chemin de la vraie foi, promesse de la victoire finale…

 

La suite du récit révèle le scénario de cette victoire pour ceux qui peuvent en comprendre les symboles. C’est bien là toute la difficulté, d’autant que ce récit onirique n’a rien de l’exposé logique… Cette révélation suit une progression dramatique composée de plusieurs séries de visions fantastiques. Au début de la première série, Dieu remet un livre à l’Agneau, figure du Christ ressuscité, le seul être capable d’ouvrir les sept sceaux qui scellent ce livre. A l’ouverture des quatre premiers sceaux surgissent les fameux cavaliers de l’Apocalypse qui vont répandre le malheur sur la Terre. L’ouverture du cinquième offre une vision des martyres exécutés pour leur fidélité à Dieu. Celle du sixième décrit un terrible cataclysme. Mais un intermède apaisant assure que les fidèles serviteurs de Dieu seront préservés du châtiment divin.

 

Un vrai livre à suspens

 

Après l’ouverture du septième sceau, le récit rebondit sur une nouvelle série de visions : sept anges munis de trompettes. Les cinq premières sonneries déclenchent des catastrophes effroyables, dont la chute d’un astre et la libération de l’Ange de l’Abîme dont le nom signifie destruction… La sixième sonnerie libère une armée de millions de cavaliers qui vont semer la désolation. Puis un nouvel intermède montre le voyant emmené au ciel où lui est remis un livre qu’il doit ingurgiter afin de prophétiser. Retentit enfin la septième trompette suivie d’une proclamation de la victoire de Dieu…

 



Jerome Bosch Jesus portant sa croix jpeg                            Hieronymus Bosch Christ on Cross with Donors and Saints
 

 

Mais le suspens reprend de plus belle avec une nouvelle vision : celle d’une femme en train d’accoucher guettée par un énorme dragon qui s’apprête à dévorer son enfant… Ce sont là deux figures mythiques. La femme, dont la tête est couronnée de douze étoiles, est ici le symbole du peuple de Dieu (l’Eglise pour les chrétiens) menacé par le Mal… Le Dragon, lui, n’est autre que « l’antique Serpent » également appelé « le Diable ou le Satan », précise le texte. Grâce à l’intervention des anges, la femme et son enfant échappent au dragon. Mais, expulsé des cieux, il poursuit sa traque sur la Terre. Surgissent alors, dotées de sa puissance maléfique, deux « Bêtes », l’une de la mer, l’autre de la Terre, la fameuse 666… Ennemies du vrai Dieu, ces créatures propagent le blasphème et l’idolâtrie.

 

Le récit se poursuit alors avec une nouvelle série de visions : sept anges munis de fléaux, auxquels sont remises ses sept coupes « remplies de la colère de Dieu ». Nouvelles catastrophes. Mais rien n’y fait, les hommes refusent de changer leurs comportements contraires au salut que Dieu leur propose. Plus grave, les rois assemblent une armée pour défier le châtiment divin « au lieu-dit Harmagedôn ». En vain, car la victoire de Dieu s’annonce avec la vision de la destruction de Babylone, la « Grande Cité » assise « sur sept collines », image qui désigne clairement Rome… Le dénouement est proche. Cette fois, l’agneau s’est transformé en un cavalier dont le nom est Verbe de Dieu et la parole aussi tranchante qu’une épée. La Bête et ses adorateurs sont exterminés.

 


 

 

BoschEnfer                               damned

 

 

Ici survient le passage de l’Apocalypse qui a suscité le plus de confusions dans l’histoire du christianisme. Une nouvelle vision montre un ange enchaînant le Dragon au fond de l’Abîme pour une durée de 1000 ans. Elle décrit ensuite la résurrection des martyres, en les associant aux 1000 ans de règne du Christ sur le monde. Ensuite, Satan relâché s’en va de nouveau « séduire les nations aux quatre coins de la Terre », avant d’être définitivement jeté « dans l’étang de souffre enflammé », image de l’enfer.

 

Alors apparaissent « un ciel nouveau et une Terre nouvelle », symbolisés par une Jérusalem parfaite que rien ne pourra plus souiller car elle est désormais la  « demeure de Dieu avec les hommes ». Cette ultime vision de l’Apocalypse s’achève sur la recommandation, faite par l’Ange au voyant, de ne pas tenir secrètes ces prophéties car « le Temps est proche ». L’épilogue du livre renforce ainsi la conviction qu’avaient les premiers chrétiens de l’imminent retour du Christ ressuscité. Présenté comme « le garant de ces révélations », il affirme en effet : « Oui, mon retour est proche. »

 

Comment interpréter le contenu de ce livre mille neuf cents ans après son écriture ? Outre sa structure très particulière, c’est d’autant plus difficile qu’il est gorgé de références aux livres hébreux de l’Ancien Testament, en particulier ceux des prophètes Isaïe, Jérémie et Ezéchiel concernant, par exemple, la destruction de Babylone et la Jérusalem céleste. Pourtant, alors que les autres livres du Nouveau Testament citent les textes de la Bible juive de manière souvent explicite, l’Apocalypse ne le fait pas. Mais l’auteur s’en inspire pour en reprendre, en les transformant, des passages et des symboles connus. Ainsi, la Bête surgie de la mer ressemble aux quatre bêtes chimériques décrites par le prophète Daniel.

 

Inutile, donc, d’espérer comprendre l’Apocalypse sans une bonne connaissance de l’Ancien Testament. Mais cette difficulté n’en est pas une pour les premiers chrétiens, issus du judaïsme, qui peuvent en décrypter le langage symbolique car leurs références, en matière de Saintes Ecritures, sont encore les seuls écrits de la Bible juive. En revanche, l’Apocalypse marque un net changement de perspective. Son personnage central est le Christ ressuscité devenu, pour les chrétiens, le « Sauveur » (Messie) promis par Dieu au peuple hébreu.

 

Pour l’auteur du livre, ce salut passe désormais par une entière fidélité au témoignage du Christ. Et la révélation qu’il transmet assure que cette promesse de salut ne fait aucun doute à des chrétiens très minoritaires, dans un monde païen dont les pressions sont parfois violentes pour qu’ils suivent les rites de la religion officielle, dont le culte de l’empereur.

 

« L’Apocalypse éclaire l’Ancien Testament, explique Pierre Prigent, en renouvelant son interprétation. La résurrection du Christ marque l’accomplissement des anciennes prophéties. Bien sûr, la dimension futuriste du livre n’est pas négligeable, mais elle est relative. Le but premier de l’Apocalypse n’est pas de décrire ce qui va arriver car, dans le temps de Dieu, passé, présent et futur se confondent. Cette révélation veut dévoiler ce qui se dissimule derrière une réalité oppressive et un avenir sombre : l’action salvatrice de Dieu, déjà à l’œuvre dans le monde. C’est pourquoi l’Apocalypse est souvent définie comme un Evangile, c’est-à-dire une « bonne nouvelle », pour les temps de crise… »

 

Chiffres et symboles

 

L’Agneau

 

Cette figure évoque celle du « serviteur souffrant », conduit comme « un agneau à l’abattoir », évoquée par le prophète Isaïe. Dans l’Apocalypse, elle se rapproche davantage de l’agneau traditionnellement sacrifié par les hébreux lors de la fête de Pâques et devenu, pour les chrétiens, le symbole du Christ exécuté sur la croix mais ressuscité le jour de Pâques…

 

666

 

Dans l’Antiquité, les chiffres s’écrivaient avec des lettres ayant chacune une valeur numérique. L’interprétation couramment retenue du chiffre de la Bête est celle de César Néron, le premier empereur romain (54-68) à avoir persécuté les chrétiens. Durant la seconde partie du Ier siècle, plusieurs écrivains latins témoignent de la forte hantise, pas seulement chrétienne, d’un retour de ce tyran…

 

7

 

Récurrent dans l’Apocalypse, ce chiffre n’a pas de signification particulière. Mais il a, tout au long de la Bible, un caractère sacré en tant que symbole de la perfection divine.

 

Harmagedôn

 

Ce mot grec vient de l’hébreu har Megiddo (mont de Meggido). Mais il n’y a pas de montagne sacré à Megiddo… C’est le nom d’une cité qui joua un rôle important durant les affrontements entre les royaumes du Nord et du Sud suite à la division d’Israël après la mort du roi Salomon.

 

Babylone

 

En 587 avant notre ère, les Babyloniens avaient détruit le Temple de Jérusalem et déporté sa population. En 70 de notre ère, les légions romaines, celles de la « Nouvelle Babylone », ont aussi détruit le second Temple de Jérusalem… Babylone est aussi appelée la « Grande prostituée ».

 

1000 ans

 

Dans l’Ancien Testament, le psaume 90 affirme que 1000 ans sont « comme un jour » pour Dieu. Ce chiffre n’a donc pas une signification dans le temps des hommes. Il est le symbole du temps de Dieu, celui du Paradis, le lieu du bonheur éternel promis à ses fidèles serviteurs.








 

 

 

 

II – Antéchrist, An Mil et millénarisme

 

Les 1000 ans évoqués par Jean ont suscité deux interprétations. L’une a mis l’accent sur les malheurs et cataclysmes. L’autre a privilégié le bonheur et la paix sur Terre, inspirant maintes utopies religieuses et politiques.

 



Le Jugement Dernier-01


 

La division de l’Histoire en tranches de mille ans n’était pas familière au judaïsme ancien. C’est l’Apocalypse, attribuée à Jean, qui fit la fortune du millénaire d’années. Il y est dit qu’après de multiples catastrophes frappant le monde pécheur, un ange enchaînera le « dragon », c’est-à-dire le Mal, pour « mille ans ». Alors, les « justes » qui refusèrent d’adorer la « Bête » reprendront vie et régneront sur Terre avec le Christ pendant « mille années ». Celles-ci écoulées, Satan, libéré, cherchera à nouveau à « séduire les nations ». Après une deuxième séquence de malheurs, interviendront l’ultime bataille entre le Bien et le Mal et, enfin, le Jugement Dernier. L’Antéchrist n’est pas mentionné dans l’Apocalypse. Il figure en revanche, le plus souvent au pluriel, dans les lettres de saint Jean, désignant des chrétiens sortis de l’Eglise et devenus ses ennemis. Ensuite, au cours des âges, on situa l’intervention de l’Antéchrist (au singulier) lors des ultimes épreuves précédant la fin du monde.

 



750px-Pieter Bruegel the Elder - The Fall of the Rebel Ange

 

 

L’Apocalypse a donné naissance à deux versions du millénarisme, qui se sont parfois télescopés. L’une a mis l’accent sur les malheurs et cataclysmes devant, soit précéder une fin de millénaire, soit mettre un terme à l’histoire humaine. L’autre a exalté la période intermédiaire de mille ans de bonheur et de paix sur Terre que le chapitre 20 de l’Apocalypse situe entre les tragédies de l’Histoire et le Jugement Dernier, Jésus régnant alors ici-bas avec les justes ressuscités. Les premières générations chrétiennes partagèrent largement cette espérance exprimée, entre autres, par saint Justin, saint Irénée, Tertullien et Lactance. Elle fait toujours partie des convictions des mormons, des adventistes et des Témoins de Jéhovah. Mais, au Ve siècle, la lecture littérale du chapitre 20 fut rejetée par saint Augustin et l’Eglise officielle qui enseignèrent que la naissance de Jésus avait fait commencer les milles ans de son règne terrestre, le chiffre mille recevant alors un sens symbolique. Il n’y avait donc pas à attendre une période intermédiaire de paix et de bonheur sur Terre avant la fin du monde. Les peurs de l’An Mil se rattachent évidemment à la première des deux attentes évoquées ci-dessus, celle de catastrophes précédant la fin d’un millénaire ou du monde. Mais ont-elles vraiment existé ? Aucun document contemporain ne permet d’affirmer qu’une grande peur collective aurait déferlé sur l’Europe au moment du changement de millénaire.

 

Joachim de Flore, « le prophète »

 

Marginalisée depuis saint Augustin, l’attente d’une période de bonheur sur Terre refit surface au XIIe siècle avec le moine calabrais Joachim de Flore qui, sans employer le mot « millénarisme » qui date seulement du XVIIe siècle, annonçant la venue d’un temps de l’Esprit durant lequel l’humanité vivrait dans une sainte pauvreté, la piété et la paix. Il divisait l’Histoire en trois périodes : l’âge du Père, avant le Christ, l’âge du Fils, depuis la naissance du Sauveur, enfin l’âge de l’Esprit, désormais prochain, où triompheraient l’égalité, l’intelligence et la charité. Diffusé par les « spirituels » franciscains, le message pourtant irénique de Joachim fut traduit en termes révolutionnaires par les Hussites radicaux du XVe siècle, les paysans allemands révoltés du XVIe siècle dirigés par Thomas Muntzer (en qui Friedrich Engels vit le premier prophète prolétarien) ou les exaltés qui s’emparèrent de Munster en 1534 – épisode rappelé par Marguerite Yourcenar dans l’Œuvre au noir. Mais l’influence de Joachim de Flore déborda les milieux extrémistes. Dante le qualifia de « prophète », Christophe Colomb le cita avec éloge. Hegel et Auguste Comte reprirent sa division de l’Histoire en trois périodes. George Sand le plaça au centre de son roman Spiridion qui prévoit une religion de l’humanité. Michelet salua en lui l’annonciateur de « l’âge du libre esprit et de la science ».

 

Luther et Calvin fidèles à Augustin

 

Or le message de Joachim de Flore se combina à partir du XIIIe siècle avec une autre tradition eschatologique plus ancienne. Car, au IVe, puis au VIIe siècle, des sibyllines chrétiennes annoncèrent que, pendant une centaine d’années, un « souverain des derniers jours » installé à Jérusalem ferait sous son sceptre l’unité de la Terre devenue chrétienne et lui apporterait la paix. A la fin de son règne, il déposerait sa couronne sur le Golgotha. Suivraient l’offensive de l’Antéchrist et la fin du monde.




Christ et le Diable                             Christ ressuscité-v3

 

Comme le millénarisme au sens strict cette eschatologie annonçait une période de bonheur sur Terre avant la consommation des siècles. L’espérance de voir le « souverain des derniers jours » régner à Jérusalem a sous-tendu l’entreprise des croisades. Elle explique au moins en partie l’expédition de Charles VIII à Naples, qui devait se poursuivre jusqu’aux lieux saints. Elle fut l’une des attentes de Christophe Colomb qui espéra pouvoir financer la reprise de Jérusalem par les souverains d’Espagne grâce aux richesses américaines. Elle donne son sens aux projets asiatiques de Manuel le Fortuné (roi de 1495 à 1521) pour prendre l’islam à revers. Il songeait pour lui-même à une royauté universelle qui verrait le Portugal amener à la religion de Jésus les nations encore non chrétiennes.

 

Le protestantisme et l’entrée en scène de l’Amérique permirent au millénarisme, sous ses différentes formes, de se manifester plus ouvertement et plus largement. Certes, Luther et Calvin restèrent fidèles à l’interprétation augustinienne de l’Apocalypse. En sens inverse, le grand adversaire protestant de Louis XIV, Pierre Jurieu, fut un millénariste convaincu. Quant à l’histoire anglaise du XVIIe siècle, elle est incompréhensible sans l’éclairage des attentes eschatologiques.

 

Un avenir radieux à l’horizon

 

Le lien historique entre Amérique et millénarisme mérite qu’on s’y arrête. Les premiers franciscains qui arrivèrent au Mexique en 1524 étaient imprégnés de « joachimisme » et croyaient proche le dernier âge du monde, c’est-à-dire une période de paix, de réconciliation et de conversion générale au christianisme. Ils allaient pouvoir reconstituer outre-Atlantique l’âge d’or de l’Eglise primitive, loin de la chrétienté européenne pervertie et faire vivre les indigènes de la Nouvelle-Espagne « dans la vertu et la paix ; au service de Dieu, comme dans un paradis terrestre ». C’est avec le même objectif que les jésuites créèrent, aux XVIIe et XVIIIe siècles au Paraguay, les « réductions » des Guaranis.

 

L’histoire de l’Amérique anglo-saxonne a été profondément marquée par les espérances millénaristes qui éclairent encore aujourd’hui les comportements religieux et politiques des Etats-Unis. Pour le théologien puritain John Cotton, émigré en Amérique au XVIIe siècle, la Nouvelle-Angleterre occupait « une situation sans précédent dans l’Histoire ». Ses habitants formaient une société « libérée de la Bête ». En 1652, John Eliot, le premier missionnaire protestant des Indiens, affirma que le royaume du Christ était maintenant « en train de se lever dans les parties occidentales du monde ». C’est toutefois dans l’œuvre du puritain Jonathan Edwards, initiateur du « grand réveil » de 1740-1744 qu’on trouve la plus forte expression d’un millénarisme lié à l’Amérique du Nord. Il déclara notamment : « Ce Nouveau Monde a probablement été découvert de nos jours pour que le nouvel et plus glorieux Etat de l’Eglise de Dieu sur Terre puisse débuter ici et pour que Dieu y fasse commencer un nouveau monde spirituel, en créant des cieux nouveaux et la nouvelle Terre (…) Au moment où va commencer ce temps de paix, de prospérité et de gloire signifié jadis par le règne de Salomon (…) plusieurs faits me paraissent indiquer (…) que le soleil se lèvera à l’ouest. »


 

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En 1785, le petit-fils de Jonathan Edwards, Timothy Dwight, millénariste comme lui, compara, dans un poème, les soldats tombés durant la guerre d’indépendance aux Hébreux conduits par Josué vers la Terre promise et il annonça qu’allait surgir un empire « de paix, de justice et de liberté ». Le millénarisme, aux Etats-Unis, se laïcisa quelque peu par la suite. Mais il est légitime de penser qu’il a constitué l’une des composantes de l’identité de la nouvelle nation en train de se former.

 

En Europe, le millénarisme se laïcisa aussi de différentes façons. Par la multiplication des utopies, nées au XVIe siècle avec celle de Thomas More et devinrent, à partir du XVIIIe siècle, un genre littéraire important, et par les avancées scientifiques et techniques, la notion de progrès entra dans le bagage mental des Occidentaux. Ceux-ci, aux XVIIIe et XIXe siècles, furent enclins à croire que l’humanité allait vers un mieux terrestre et qu’un avenir radieux était à l’horizon, grâce à l’instruction, aux améliorations techniques et à l’affinement du sens moral. Victor Hugo annonça en 1830 : « Nous verrons avec majesté, / Comme une mer sur ses rivages, / Monter d’étage en étage l’irrésistible liberté. »

 

Robert Owen, le fondateur malheureux de la communauté américaine de New Harmony, assura que le millenium verrait se constituer « la grande humanité unique de la Terre ». Pierre Leroux, l’inventeur probable du mot « socialisme », affirma « le paradis doit venir sur Terre ». Le millénarisme laïcisé s’est alors souvent réinvesti dans le socialisme, y apportant au besoin ses composantes violentes. Marx prophétisa que l’action du prolétariat allait supprimer l’exploitation de l’homme par l’homme et le communisme « résoudre l’énigme de l’Histoire ». Encore en 1921, le marxiste Ernst Bloch écrivait en s’appuyant explicitement sur toute la tradition millénariste : « Il est impossible que n’advienne pas le temps du Royaume. »

 

On connait la suite. L’effondrement des idéologies est en réalité celui du rêve millénariste, c’est-à-dire la perte dramatique de l’espoir fou d’un paradis sur terre. Il nous faut désormais construire l’histoire de demain sans illusions inutiles, mais aussi sans céder au désespoir et en nous souvenant du constat de philosophe autrichien Robert Musil dans les années 1930 : « L’homme est capable de tout, même du bien. »

 

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15 mars 2010 1 15 /03 /mars /2010 16:37
III – L’irrésistible ascension de Dieu depuis les origines

 

Le sentiment religieux n’est pas prêt de s’éteindre : depuis trois millions d’années, il ne cesse de gagner du terrain. Pour toucher aujourd’hui 85 % de la population mondiale.



 

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La croyance est antérieure à l’homme, la religion précède l’invention des dieux – ou la révélation de l’existence divine. Ainsi pourrait-on résumer, en simplifiant à l’extrême, l’interprétation que font les paléoanthropologues des vestiges laissés par les hominidés depuis trois millions d’années. Des reliques souvent délicates à interpréter sans connaître les codes utilisés par leurs créateurs. Quelle valeur symbolique accorder au geste de cet australopithèque qui, il y a trois millions d’années, a ramassé un galet doté par la nature d’aspérités évoquant un visage humain ? Une action non-utilitaire accomplie bien avant l’apparition de l’homme moderne, vers – 160.000 ans, et qui va au-delà de la simple manifestation d’une émotion esthétique. En adoptant cette sorte de « talisman », l’hominidé lui confère une dimension symbolique, presque sacrée. Il commence à se construire une image mentale de lui-même, donc du réel. Mais c’est bien plus tard, vers 100.000 ans, que ses descendants, Homo sapiens et Homo neanderthalensis manifestent des préoccupations spirituelles. C’est en effet l’âge des plus anciennes sépultures, mises au jour à Skhul et à Qafzeh, en Israël. Une nouvelle étape sera franchie avec l’extraordinaire explosion de la peinture rupestre, à partir de – 33.000 ans. Un art nullement profane qui pourrait s’expliquer par la pratique du chamanisme, l’entrée en communication  avec le surnaturel. Les premières divinités, la déesse mère et le dieu taureau, font leur apparition plus tard, au début du néolithique, vers – 10.000 ans, au Proche-Orient. Les premiers lieux de culte, que l’adoption de la sédentarisation autorise, datent de – 8500 ans. Dieu est dans la place.

 

L’éveil à la spiritualité

 

Il y a 350.000 ans, un biface d’ornement à été disposé près de la dépouille d’Homo heidelgergensis, à Atapuerca, en Espagne, 100.000 ans plus tard, un ancêtre de Neandertal a accentué les traits d’une silhouette humaine façonnée par l’érosion et retrouvée en Israël, et l’a probablement portée en pendentif. L’inhumation des morts, à partir de – 100.000 ans, par Neandertal et sapiens et la présence de mobilier funéraire témoignent d’une croyance en un au-delà, qui s’exprime au travers de rites et de cérémonies. C’est la définition même de la religion.




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La communication avec les esprits

 

L’art rupestre, apparu vers – 33.000 ans, ne décrit pas l’environnement et le quotidien des Homo sapiens, mais reproduit une sélection d’animaux et de symboles complexes. Des paléontologues pensent que certains de ces signes (zigzags, courbes) représentent des phases de la transe des chamans qui communiquaient avec les esprits. Cet art n’a probablement pu s’exprimer dans toute l’Europe durant plusieurs milliers d’années que grâce à un système de transmission incluant des rites et la représentation d’un autre monde, autrement dit d’une religion.

 



peintures rupestres chaman

 

 

La vénération des dieux

 

Les Vénus préhistoriques, statuettes féminines aux formes arrondies, ne seraient pas des déesses. Les premiers dieux identifiés avec certitude ne s’imposent qu’au début du Néolithique, à partir de – 10.000 ans, au Proche-Orient. Les premiers lieux de culte, eux, datent de – 8500 ans. Ces temples prendront parfois des dimensions monumentales ou spectaculaires, comme à Goseck, en Allemagne, vers – 7000 ans, et à Stonehenge en Angleterre, à partir de – 3000 ans.

 


 

 

déesse mère 

 

 

L’explosion des religions

 

85 % de la population mondiale pratique une religion. Avec 35 %, le christianisme rassemble le plus de fidèles, suivi par l’islam, avec 20 %. Le judaïsme vient en 9e position avec 1 %. Selon l’anthropologue Scott Atran, le nombre de croyants dans le monde ainsi que la force de leur engagement augmentent.

 



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IV – La religion bouscule notre perception du monde

 

Dans sa quête de réponses existentielles, le croyant tord le cou à ses connaissances intuitives pour adhérer à une vision du monde incroyable, mais pas trop… Cela grâce à la force des rituels et à l’exigence d’un sacrifice, assure Scott Atran, anthropologue cognitif et directeur de recherche à l’Institut Jean-Nicod du CNRS.



 

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Science & Vie : Comment définiriez-vous la religion ?

 

Scott Atran : Il s’agit d’un engagement sincère et coûteux envers un monde qui ne nous est pas intuitif, géré par un ou plusieurs êtres surnaturels apaisant nos angoisses existentielles. Cet engagement a un prix élevé, qui peut aller jusqu’au sacrifice de soi ou de sa descendance pour des personnes qu’on ne connaît pas.

 

S&V : Si croire peut coûter cher, quels avantages procure la religion ?

 

S.A. : Les problèmes existentiels comme la mort, la déception se posent dès que l’enfant possède la capacité de distinguer le vrai du faux. Comment empêcher que quelqu’un vous mente, comment échapper au néant ? Ces problèmes existentiels ne sont pas solubles par la raison, mais ils le sont par l’idée de Dieu, dans un au-delà qui apparaît aussi vrai que notre monde.

 

S&V : Les religions sont-elles une adaptation survenue pendant l’évolution ?

 

S.A. : Non, elles n’ont pas une raison fonctionnelle d’exister. On leur a attribué beaucoup de fonctions : opprimer ou libérer les masses, promouvoir l’art ou étouffer la création, expliquer ou occulter. Tout est vrai car la religion a servi de grands mouvements politiques opposés. Mais ceci n’explique pas les particularités cognitives des religions, notamment la prédominance du concept d’agents surnaturels et son universalité culturelle.

 

S&V : Comment l’expliquer, alors ?

 

S.A. : Toutes les religions décrivent des mondes contre-intuitifs, qui dérogent tous à un ensemble de règles dictées par nos connaissances innées de certaines lois naturelles. Elles sont représentées dans le tableau ci-dessous dans lequel on a introduit, d’un côté, des modules cognitifs (des mécanismes de pensée) et, de l’autre, des catégories ontologiques de sens commun, c’est-à-dire des spéculations sur l’être en soi, comme la personne, les animaux, les végétaux et la matière inerte… Dès lors, en modifiant une seule case du tableau, on aboutit à une croyance religieuse : par exemple, si on enlève la capacité de lire les pensées de l’autre, cela donne la croyance au zombie, soit un être surnaturel, sans compassion ni capacité à devenir autrui. Mais si on change deux ou trois cases à la fois, ça ne marche pas. Car il est alors trop difficile pour le cerveau de gérer de telles entorses aux lois naturelles. Le monde contre-intuitif présenté par la religion devient trop éloigné de la réalité pour être pris au sérieux.

 

S&V : Pouvez-vous décrire ces modules cognitifs dont les croyances perturbent le fonctionnement ?

 

S.A. : Toutes les religions bousculent des mécanismes de pensée très particuliers. Il s’agit de modules cognitifs qui nous dotent de connaissances innées en biologie, en physique et en psychologie et que l’on qualifie de populaires. Prenez la physique populaire, par exemple. Quand on montre à des bébés sur un écran d’ordinateur une balle passant derrière un mur, ils savent qu’elle est censée apparaître dans la fenêtre percée dans ce mur. Si ce n’est pas le cas, ils manifestent de la surprise. Ce type d’expériences de « magie » permet de cerner nos compétences innées sur le plan mécanique et physique. Notre espèce possède également des notions de biologie populaires : la classification des espèces est à peu près partout la même dans n’importe quelle culture., à n’importe quel moment de l’histoire. Même dotés d’une courte expérience, les humains répartissent les êtres vivants dans les mêmes grandes catégories et établissent une hiérarchie des espèces. Ce système dit « d’inférence » est très puissant.

 

S&V : Et la psychologie populaire ?

 

S.A. : C’est la troisième capacité importante que perturbent les religions. Il s’agit en particulier de notre aptitude à lire les pensées des autres. C’est elle qui nous permet, par exemple, de déterminer si une personne qui vous fait une promesse est sincère ou non. Grâce à des expériences, on savait qu’à partir de 3 ans, l’enfant possède des représentations de ce que l’autre pense. Plus jeune, il semblait en être dépourvu. Un enfant de 2 ans à qui l’on donne une boîte de Smarties dans laquelle on a remplacé les bonbons par des pierres ne peut pas dire que sa mère ignore le contenu réel de la boîte. A la question « Qu’est-ce que maman va penser qu’il y a dans la boîte ? », il répond « des pierres ». C’est seulement à partir de 3 ans qu’il exprime l’idée que sa mère puisse se tromper en disant : « Maman pense que ce sont des Smarties ». C’est ce qu’on croyait il y a encore quelques semaines, avant que Kristine Onishi et Renée Baillargeon ne publient dans la revue Science un article expliquant que les enfants de 15 mois avaient déjà des fausses croyances. Mais il existe chez eux un décalage entre la capacité de se représenter une fausse croyance et celle de l’exprimer. Les bébés ont donc bien des notions de psychologie populaire.

 

J’ai moi-même effectué une expérience sur les fausses croyances chez les jeunes Mayas (yucatèques). Elle tend à montrer que, dès que les enfants sont capables d’exprimer une distinction entre les vraies et les fausses croyances, ils attribuent à Dieu seulement les vraies croyances (tout comme les adultes, qui pensent que Dieu ne se trompe pas ou rarement). Reste que les religions s’appuient sur une autre capacité humaine. Pour comprendre et imaginer leurs univers et leurs agents surnaturels, il faut pouvoir enchâsser des représentations les unes dans les autres. Prenons un enfant que se sert d’une banane comme d’un téléphone. Il lui parle, puis en rit avec sa mère. Bébé sait que maman sait que bébé sait que maman sait que ce n’est pas un téléphone. Cette capacité est un mécanisme cognitif qui permet un enchaînement de plusieurs pensées propres à nous faire concevoir ces mondes contre-intuitifs.

 

S&V : De là à y croire…

 

S.A. : Les rites sont là pour ça. Ils sont notamment basés sur la musique. Même les Talibans, qui ont banni toute stimulation sensorielle collective, recourent aux chants a capella pour former une sorte de confrérie. Toutes les prières ont en commun les mêmes gestes de soumission, bras en l’air à hauteur du visage, paumes tournées vers l’extérieur. Ces gestes, génuflexions, processions, peuvent aller jusqu’à la prostration. On les rencontre chez les grands primates. Chez les humains, ils ne sont pas seulement symboliques, ils procurent un sentiment de soumission. Autre rite, la coordination des états du corps. On se balance, on danse, on bouge, on chante ensemble. C’est dans cette ambiance émotionnelle et collective qu’on montre qu’on est prêt à sacrifier un peu de soi-même, de son ego à l’autre. Un sacrifice forcément coûteux qui peut aller jusqu’à impliquer sa vie ou celle de ses descendants. Il n’est pas exigé immédiatement, mais constitue une promesse ouverte dans le temps.

 

S&V : En quoi ces gestes de soumission et de communion confortent-ils la religion ? Pourquoi cette ambiance émotionnelle peut-elle me convaincre de croire en Dieu ?

 

S.A. : Au bout du compte, l’émotion est plus forte, plus convaincante que la logique et la raison. A la partie cognitive, il faut ajouter la partie émotionnelle liée à la déception, à la mort, au coût non-rationnel qu’on est prêt à payer.

 


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S&V : Supposons que j’aille voir un film qui engendre chez moi de fortes émotions que je partage avec les autres spectateurs après avoir payé ma place, donc versé mon tribut. Pourtant, à la fin de la séance, je ne vais pas croire pour autant en l’existence du monde imaginaire décrit. Qu’est-ce qui fait la différence avec la religion ?

 

S.A. : La religion s’institutionnalise. Donc ses stimulations sont constantes et répétées car toute la structure de la société morale en dépend. Voilà pourquoi il n’existe pas de société non religieuse qui peut durer plusieurs générations. Les seuls contre-exemples que je connais ont échoué (l’Union soviétique, bien que 60 % des habitants aient été croyants, et la Grèce de Périclès). C’est la raison pour laquelle les religions ne sont pas prêtes de disparaître. D’ailleurs, une dizaine de mouvements charismatiques jaillissent tous les jours. Quelques-uns sont amenés à prendre beaucoup d’ampleur. En Islam, dans le monde chrétien – surtout en Amérique latine – mais aussi dans le monde juif et particulièrement en Israël, la tendance religieuse augmente considérablement avec le nombre de croyants et leur engagement, c’est-à-dire avec le coût qu’ils sont susceptibles de payer. J’ai effectué pour l’Otan et la World Federation of Scientists des mesures de fréquence des attentats kamikazes pour des motifs religieux depuis 1980. La courbe est exponentielle.

 

S&V : Mais dans le cas présent, c’est totalement conjoncturel, non ?

 

S.A. : En effet, mais ces croyances religieuses ont un point commun universel et intemporel. Elles se basent toujours sur les mêmes choses, sur les mêmes coûts, la même communion, la même notion de sacrifice, la même contre-intuitivité minimale. Tous les membres d’une congrégation religieuse font la même chose. Quand j’interviewe des soldats sur le front et des kamikazes, ils me donnent les mêmes réponses. La Légion étrangère fait comme Al Quaïda. Pour créer un sentiment d’unité, il faut partager les mêmes émotions. Dans les cellules de kamikazes de Madrid comme d’Istanbul où je me suis rendu, j’ai noté des fortes différences (c’est pourquoi on ne peut pas établir un profil type de « kamikaze »), mais à l’intérieur de chaque cellule, les 8 à 12 personnes qui la constituent étaient toutes les mêmes, partageaient la même nourriture, les mêmes gestes, les mêmes rites au quotidien.

 

S&V : Ne décrivez-vous pas une situation extrême ? Tous les croyants seraient-ils prêts à payer un tel coût ? Cette notion de sacrifice est-elle vraiment un élément fédérateur ?

 

S.A. : Le coût est variable d’un individu à l’autre, mais une société n’existe pas sans un bon noyau prêt à se sacrifier.

 

S&V : En résumé, voici la liste des ingrédients pour se mettre à croire : un peu d’irrationalité – mais pas trop -, une promesse ouverte de sacrifice, et une forme d’émotion collective qui se génère et s’entretient au moyen de rituels symboliques. Quelle différence avec une secte ?

 

S.A. : La secte se transforme en religion lorsque la société traverse une crise morale et fait appel à elle pour changer ses fondements moraux, comme avec Calvin, Luther ou Mahomet, par exemple. Si la secte ne reçoit aucun apport de la société, elle tend à se désagréger. C’est le cas de la grande majorité (94 %) des sectes. Il lui faut cette base sociale qui la fait fonctionner. Si elle n’apporte rien à la société, elle disparaît, sauf si elle est autonome, qu’elle s’isole et fonde sa propre société morale et fonctionnelle.

 

 

 

Le Monde selon nos intuitions

 

 

 

Existe physiquement

Assure sa survie

Est animé

Peut deviner autrui

A des besoins spirituels

 

Personne

 

oui

 

oui

 

oui

 

oui

 

oui

 

Animal

 

oui

 

oui

 

oui

 

oui

 

non

 

Plante

 

oui

 

oui

 

non

 

non

 

non

 

Matière

 

oui

 

non

 

non

 

non

 

non

Une seule catégorie dans ce tableau conduit à l’élaboration d’une croyance. Car celui-ci figure le monde tel que nous nous le représentons intuitivement avec ses différentes catégories et leurs propriétés. En changeant le contenu d’une case, en attribuant par exemple des besoins spirituels à l’animal, on construit un monde contre-intuitif, celui d’une religion.

 

   

 


 

 

 





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15 mars 2010 1 15 /03 /mars /2010 16:05

Pourquoi Dieu ne disparaîtra jamais

 

D’étonnants travaux en neurobiologie l’affirment aujourd’hui : l’homme est programmé pour croire en Dieu, via la structure même de son cerveau et, surtout, une petite molécule dont le rôle crucial vient d’être identifié. Et ce n’est pas tout. Car la foi apparaît vitale contre l’anxiété, au point que les croyants vivent mieux et plus longtemps que les autres ! Dans ces conditions, le sentiment religieux n’est pas prêt de s’éteindre…  

 

 

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I – Notre cerveau est programmé pour croire

 

De récents travaux en neurobiologie le montrent : structure, chimie, cognition… tout dans notre cerveau nous pousse à croire. Mieux : une « molécule de la foi » aurait été identifiée !

 

Croire en Dieu ? En général, c’est le mot « Dieu » qui retient l’attention, focalise les débats. Comme si le fait de « croire » était une disposition parfaitement admise, pour ne pas dire naturelle chez l’homme. Et justement, c’est le cas ! Depuis quelques années, en effet, des travaux menés aussi bien par des neurobiologistes que par des spécialistes de la cognition montrent que notre étonnante aptitude à croire en quelque chose de supérieur trouve sa source, non au ciel, mais dans notre cerveau. Car à la lumière des derniers outils d’imagerie cérébrale, notre encéphale apparaît rien moins qu’idéalement structuré pour que nous adhérions à l’idée du divin. A tel point que l’on peut parler d’une véritable prédisposition chez l’homme au sentiment religieux. Mieux, les processus cérébraux qui sous-tendent cette mystérieuse faculté commencent à livrer leurs secrets. Avec une surprise de taille : la découverte du rôle crucial d’une petite molécule chez ceux qui ont la foi !

 

La neurothéologie à l’œuvre

 

Cette découverte, on la doit à une poignée de neurobiologistes qui, depuis cinq ans environ, ont entrepris de lever le voile sur cette Unio mystica que sainte Thérèse d’Avila, au XVIe siècle, fut probablement la première à décrire dans le détail : « C’est une sorte d’évanouissement qui enlève peu à peu la respiration et toutes les forces du corps. En vain voudrait-on parler, on ne pourrait former une parole, et si on y arrivait, on n’aurait même pas la force de la prononcer. Car toute la force extérieure vient à cesser, mais la force intérieure grandit. C’est l’état de deux choses qui étaient divisées, et qui n’en font plus qu’une ». Mais cette extatique sensation de fusion avec Dieu n’est pas l’apanage des chrétiens : les moines bouddhistes connaissent les mêmes transports lorsqu’ils méditent, de même les soufis, ces mystiques musulmans, lorsqu’ils entrent en communion avec le divin lors de séances de transes. Extrêmes, ces phénomènes de « fusion mystique » n’en sont donc pas moins universels et, de là, ont commencé d’être étudiés comme n’importe quelle autre manifestation humaine. Une quête qui s’inscrit dans des recherches plus générales sur les sentiments religieux et qui a ouvert la voie, il y a une dizaine d’années, à une nouvelle discipline, appelée « neurothéologie », dont « l’objectif est d’identifier les mécanismes cognitifs qui régissent la croyance en Dieu », précise le neurobiologiste Andrew Newberg, directeur de la Clinique de médecine nucléaire de l’université de Pennsylvanie (Etats-Unis), et pionnier de ce nouveau champ scientifique. Bien sûr, la définition de Dieu que nous utilisons n’est pas celle des théologiens, qui réfléchissent de façon précise sur la nature et les attributs de Dieu. Pour nous, il est simplement défini comme une entité supérieure, souvent invisible, et à l’origine du monde ». 

 

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Des résultats spectaculaires

 

Ces recherches des neurothéologiens, voilà justement qu’elles livrent aujourd’hui leurs premiers résultats. Certes, ils demandent encore à être approfondis, mais ce qu’ils révèlent est d’ores et déjà spectaculaire : au cœur de la propension à la foi, il y aurait… la sérotonine, une substance qui, dans le cerveau, transmet l’information d’un neurone à l’autre (on parle de neurotransmetteur) et dont on sait déjà qu’elle est impliquée dans les sensations de faim, de soif et de sommeil. Une véritable découverte, qui a tenu à une intuition surgie au début des années 2000. A cette date, en effet, les neurothéologiens prennent connaissance de travaux n’ayant en apparence rien à voir : ceux, menés par des biologistes dans les années 90, sur les effets sur le cerveau des drogues dites « psychédéliques » (LSD, etc.). Or, ces recherches indiquent que la sérotonine est susceptible d’engendrer des états similaires à ceux produits par ces drogues, telles que modifications de la perception sensorielle, hallucinations, sensation de fusion avec le monde… soit ni plus ni moins les sensations que les mystiques disent éprouver au cours de leurs états extatiques. « Il se trouve que le cerveau réagit aux molécules du LSD et de la psylocine (molécule présente dans un champignon hallucinogène) comme s’il s’agissait de la sérotonine, car leurs structures moléculaires sont très proches de cette dernière, explique le biologiste Olivier Cases (Unité Inserm de la Pitié-Salpêtrière de Paris). Du fait de cette ressemblance, cela permet à ces drogues d’induire artificiellement une libération massive de glutamate, un neurotransmetteur qui assure la transmission des informations sensorielles, cela en se faisant donc passer pour de la sérotonine ». Ce qui, au final, provoque des altérations de perceptions… De là à supposer que les expériences mystiques « naturelles », c’est-à-dire sans l’influence de drogues, pouvaient être sous-tendues par la sérotonine, il n’y avait qu’un pas.

 

Encore fallait-il le montrer ! Et depuis 2003, une étape cruciale  a justement été franchie dans ce sens. Sous la houlette de la neurobiologie Jacqueline Borg et de son équipe (université Karolinska de Stockholm, Suède), une expérience impliquant 15 volontaires a établi que la propension à voir le monde comme habité par le divin – une tendance baptisée « religiosité » par les chercheurs – dépend effectivement du taux de sérotonine.

 

La sérotonine démasquée

 

Plus précisément, en scrutant le cerveau de leurs volontaires via la technique de tomographie à émission de positons (TEP), l’équipe suédoise a mise en évidence le rôle de certains récepteurs chimiques, appelés 5HTIA. Situés sur une catégorie de neurones dits « sérotoninergiques », ces récepteurs ont l’art d’abaisser la quantité de sérotonine libérée dans le cerveau. Or, il est apparu que plus la quantité de ces récepteurs 5HTIA était faible, et donc plus le taux de sérotonine était élevé, plus la religiosité était avérée. C’est-à-dire que dans ce cas, « les sujets étaient enclins à appréhender les difficultés de la vie en développant l’idée qu’une présence divine existe dans le monde. Ils disaient également souvent avoir vécu des expériences mystiques. Ou bien encore, ils croyaient aux miracles ou à l’existence d’un sixième sens ». Ainsi donc, un taux élevé de sérotonine dans le cerveau accroîtrait le degré de religiosité !

 

Question : comment ces chercheurs ont-ils fait pour évaluer cette fameuse religiosité ? Simple : ils ont emprunté un outil fréquemment utilisé par les psychiatres pour déterminer les grandes tendances de la personnalité de leurs patients. A savoir le Temperament and Character Inventory (TCI), un inventaire composé de 238 questions qui permet d’évaluer l’importance chez l’individu de 25 aspects fondamentaux de la personnalité humaine, telles que l’impulsivité, la dépendance vis-à-vis des autres, la crainte de l’inconnu, etc. Or, « dans ce questionnaire, il y a une série de questions destinées à évaluer le degré de religiosité des sujets, du style vous êtes-vous déjà senti en contact avec une présence spirituelle divine ? ou des expériences religieuses vous ont-elles aidé à comprendre le sens de votre vie », rapporte Jacqueline Borg. Et la dimension troublante du résultat obtenu par les chercheurs suédois apparaît dès lors pleinement lorsqu’on apprend que, parmi les 25 aspects de la personnalité des volontaires évalués par le TCI, la religiosité se révéla être… le seul et unique paramètre corrélé avec la densité des récepteurs 5HTIA !

 

La conséquence de cette découverte peut sembler sacrilège. Car pour Jacqueline Borg, une conclusion s’impose désormais : « Le système de production de la sérotonine pourrait bien être vu comme l’une des bases biologiques de la croyance religieuse, même si le résultat de l’étude doit encore être précisé avec des travaux menés sur un panel de volontaires plus large ».

 

La « molécule de la foi »

 

Est-ce à dire qu’aurait été découverte la « molécule de la foi » ? « Certainement pas, répond en souriant la biologiste Catherine Belzung, de l’université de Tours. Si la croyance en Dieu peut certes être favorisée par l’action d’une molécule comme la sérotonine, elle ne peut en aucun cas se résumer à l’action exclusive de cette dernière ». Et du reste, Jacqueline Borg ne le nie pas : « Une étude allemande menée en 2002 suggère que d’autres neurotransmetteurs pourraient être impliqués dans la religiosité : les opioïdes, qui sont connus pour jouer un rôle important dans la sensation de douleur. Car comme pour le LSD et la sérotonine, il s’avère que les drogues opiacées, telles la morphine ou l’opium, qui miment l’action des opioïdes naturellement sécrétés par le cerveau, modifient les perceptions sensorielles ». Il n’empêche, si nous croyons, c’est bien parce que notre cerveau nous y programme chimiquement. Mais pas seulement… 
 

 

Cerveau en coupe 

 


De fait, l’étrange phénomène de la croyance ne se joue pas seulement au niveau moléculaire.. Plutôt que de scruter la chimie du cerveau, d’autres neurothéologiens ont en effet travaillé sur sa structure. Et là encore, ils ont obtenu de troublants résultats en identifiant certaines aires cérébrales indubitablement impliquées dans la sensation d’une présence divine. Des travaux qui ne peuvent pas encore être reliés à ceux menés sur le rôle des neurotransmetteurs, mais qui apportent une pièce de plus en vue de reconstituer le puzzle complexe de la cognition religieuse. Concrètement, ces recherches ont mis en évidence une zone corticale bien précise située dans la partie arrière haute du crâne : le cortex pariétal supérieur. Et pour cause : le fameux sentiment de fusion mystique d’avec le monde apparaît d’autant plus manifeste que l’activité de cette zone est ralentie. C’est une célèbre expérience d’imagerie cérébrale menée en 2001 par le neurobiologiste Andrew Newberg qui l’a démontré. En analysant par TEP l’activation cérébrale de huit moines tibétains bouddhistes immergés, via une technique de respiration spécifique, dans un état de méditation connu pour déboucher sur cette sensation de symbiose, le neurobiologiste a découvert sur son écran un étrange phénomène : plus la méditation semblait profonde, plus la zone du cortex pariétal supérieur du cerveau… s’assombrissait. Signe d’une chute de l’irrigation sanguine, donc d’une baisse d’activité. Pourquoi cette zone ? Andrew Newberg a une explication : « L’une des fonctions du cortex pariétal supérieur est de permettre à l’individu d’effectuer la distinction entre son corps et l’environnement et de s’orienter dans l’espace. Ce qui expliquerait, lorsque son activité se ralentit, l’émergence d’altérations de la perception spatiale et de la sensation de fusionner avec l’Univers ».

 



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Et il n’y a pas que le cortex pariétal supérieur ! « D’autres travaux indiquent que c’est probablement tout un réseau cérébral qui est mobilisé, décrit Andrew Newberg. Par exemple, les recherches menées dans les années 1990 par le neuropsychologue américain Michael Persinger suggèrent que la stimulation électromagnétique des lobes temporaux, ces aires localisées au niveau des tempes, déclencherait la sensation d’avoir à ses côtés une présence invisible. Ces aires pourraient donc elles aussi être impliquées dans l’aptitude à ressentir une présence divine ». Fort de ces constations, Andrew Newberg a entrepris d’identifier dans ses moindres recoins cet étrange réseau cortical. Avec l’espace de dresser bientôt une véritable cartographie cérébrale de la foi.

 

Tous ces travaux le disent : l’être humain semble parfaitement programmé pour croire en dieu et chacun d’entre nous hérite d’un cerveau naturellement enclin à produire le sentiment que le monde est habité par une entité supérieure. Sans compter que même nos gènes pourraient avoir leur mot à dire. Oui, mais d’autres chercheurs, issus cette fois de l’anthropologie cognitive, une discipline qui étudie les relations entre la culture et les structures cognitives, postulent que notre encéphale est en plus très bien structuré pour adhérer à cette idée… lorsqu’elle nous est racontée par autrui. Pour comprendre, il faut revenir à des travaux de psychologie cognitive entamés sur de très jeunes enfants il y a une quinzaine d’années. En 1992, la psychologue américaine Karen Wynn, de l’université Yale (New Haven, Etats-Unis), a l’idée de présenter à des enfants de 4 mois des marionnettes sur une petite scène de théâtre. Et découvre qu’ils sont capables, dès cet âge, de savoir qu’une marionnette ne peut pas se trouver en deux endroits en même temps, comme elle ne peut pas soudainement disparaître. A la même époque, « d’autres travaux menés par les psychologues américains Henry Wellman et Susan Gelman montrent qu’avant leur première année, les enfants sont capables de savoir qu’un homme ne peut pas se transformer en un animal ou un objet, précise Dan Sperber, directeur de recherche à l’Institut des sciences cognitives Jean Nicod (CNRS, Paris). Intuitivement, ils rangent les êtres humains dans des catégories bien distinctes de celles des animaux ou des objets ». Pas de doute, l’homme possède de façon innée une perception du monde qui la part du « naturel » et du « surnaturel ».

 

Un terreau pour la croyance

 

Ce qui, pour Dan Sperber, montre une fois de plus que notre encéphale est un terreau fertile pour les croyances religieuses. Car celles-ci ne peuvent dès lors s’expliquer que si notre cerveau est équipé d’un mécanisme psychologique inné qui, in fine, nous rend particulièrement sensible aux idées stipulant l’existence de divinités : « Les croyances religieuses mettent en scène des personnages dotés de pouvoirs surnaturels : entité divine invisible, dotée du don d’ubiquité, ou bien encore capable de se matérialiser en un animal ou un objet. Or, cela viole des notions intuitives dont nous héritons dès la naissance ». Et comme notre perception intuitive du réel est innée, sa transgression par les croyances religieuses provoque une réaction émotionnelle forte. Autrement dit, le seul fait de les évoquer contredit à ce point notre entendement que nous sommes conduits à leur attribuer un pouvoir explicatif supérieur. Au final, c’est tout naturellement que nous sommes donc enclins à croire en Dieu.

 

Chimie, structure, cognition… notre cerveau prépare donc chacun d’entre nous à adhérer à l’idée de Dieu. Est-ce à dire que ce dernier n’est qu’une création de notre cerveau ? « Ce que tous ces travaux mettent en évidence, c’est que nous sommes très bien équipés cognitivement pour croire, précise Andrew Newberg. En revanche, ils ne se prononcent en aucun cas sur l’existence effective d’un dieu ». Lequel reste donc pour la science une ultime question à laquelle elle ne peut nullement répondre…

 

Le sentiment religieux aurait aussi une base génétique
 

Une étude dirigée par la psychologue Laura Koenig (université du Minnesota), et publiée en 2005 dans le Journal of Personality, révèle que l’attrait pour la religion est non seulement déterminé par l’environnement dans lequel grandit l’individu, mais aussi par… ses gènes. Les travaux ont été menés sur un panel de 546 volontaires adultes, composé de 169 paires de jumeaux monozygotes (dits communément « vrais jumeaux », c’est-à-dire possédant un patrimoine génétique absolument identique) et 104 paires de jumeaux dizygotes (soit des « faux jumeaux », n’ayant pas plus de gènes en commun qu’un frère et une sœur non jumeaux).  Un questionnaire leur a été proposé afin d’évaluer l’importance occupée par la religion dans leur vie au moment du test (fréquence des prières, respect des rites religieux…), mais aussi pour mesurer la place qu’elle avait occupée durant leur enfance. Résultat : pour la période adulte, l’attitude face à la religion adoptée par les deux jumeaux d’une paire monozygote était plus fréquemment similaire qu’au sein des paires dizygotes.


 

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En revanche, pour la période de l’enfance, les chercheurs n’ont pas trouvé de différence notable entre les deux types de jumeaux. Cela suggère qu’il existerait donc bel et bien des bases génétiques à l’origine de la religiosité, mais que leur influence se fait sentir progressivement au cours du développement de l’individu, lorsqu’il s’affranchit des influences de l’environnement reçues au cours de son enfance.

 

Repères

 

Pour percer les secrets de son esprit, l’homme n’a eu pendant longtemps d’autre solution que d’observer ses comportements et ceux de ses semblables. Mais depuis 30 ans, l’imagerie médicale a bouleversé la donne en autorisant la détection en temps réel des zones du cerveau activées, et en permettant de « voir » les processus chimiques à l’intérieur des neurones. De quoi donner les moyens aux spécialistes de la cognition de s’attaquer à un nouveau défi : décrypter les bases cognitives de la croyance religieuse.

 

II – La foi, remède miracle contre l’anxiété

 

Parce qu’elle apporte des réponses aux questions existentielles et sécurise en créant un lieu social, la religion à tout d’un véritable anxiolytique. Au point d’agir sur la santé !

 

Cela ressemble à un paradoxe : croire en Dieu augmente… l’espérance de vie sur Terre ! Telle est l’inattendue conclusion de travaux qui, depuis une petite dizaine d’années, montrent que les individus qui croient en l’existence d’une entité divine accroissent leur longévité. Et de façon considérable, qui plus est ! En 2002, le professeur de psychiatrie David B. Larson, de l’université Duke, en Caroline du Nord (Etats-Unis), est en effet parvenu à estimer que les croyants vivaient en moyenne 29 % plus longtemps que les non-croyants. Fruit de la synthèse de 42 études médicales menées entre 1977 et 1999 et concernant pas moins de 126.000 personnes, ce chiffre, par son ampleur, pose dès lors une question : en quoi le fait de croire a-t-il une influence sur notre espérance de vie ? La réponse tient en un mot : anxiolytique. Car si les religions ont une vertu, c’est bien celle d’être un remède contre l’angoisse, ce qui ne saurait être funeste pour la santé…

 

Un remède contre l’anxiété ? Les attentats de 2001 contre le World Trade Center ont été l’occasion d’en apporter une exemplaire confirmation. Dans les mois qui ont suivi ce fatidique 11 septembre, les autorités sanitaires américaines ont en effet fait état d’une nette augmentation de l’anxiété au sein de la population ; or, dans le même temps, nombre d’américains décidaient de se livrer à des pratiques religieuses qui, jusqu’ici, les indifféraient…

 

Un discours réconfortant

Plus net encore : des psychologues de l’université de Washington ont révélé début 2005 les résultats d’une étude menée à l’époque sur 453 étudiants de toutes confessions. D’où il ressort que ceux ayant eu recours à des comportements religieux tels que la prière pour gérer le traumatisme sont parvenus à calmer leur angoisse beaucoup plus efficacement que les autres. Un résultat qui concorde avec des études menées dans de tout autres contextes. En 2002, par exemple, le psychologue Purdue, dans l’Indiana (Etats-Unis), soumettait un groupe de 388 personnes, cette fois âgées de 60 à 100 ans, au Multidimensional Fear Death Scale, un test psychologique souvent utilisé par les gérontologues pour mesurer le niveau d’anxiété de leurs patients face à la mort. Verdict : les sujets croyants présentaient un niveau d’angoisse inférieur à celui des individus non-croyants.




Pape Benoit XVI


 

C’est donc une certitude scientifique : la croyance en Dieu permet de réduire l’angoisse. Pourquoi ? Parce que les religions apportent précisément des réponses aux interrogations les plus profondes de l’homme. Sens de la vie, question des origines, angoisse de la mort… Peu importe le nom du dieu qu’elles élisent, la genèse qu’elles décrivent ou la nature du paradis qu’elles promettent, toutes produisent un discours qui, chacun à sa manière, apporte une réponse à ce qui étreint l’homme lorsqu’il songe à sa condition. Une réponse au sein de laquelle chacun peut dès lors trouver refuge, pourvu d’adopter durant sa vie un comportement conforme aux lois édictées par la religion concernée.

 

Une « illusion de contrôle »

 

Autrement dit, lorsqu’on croit en Dieu, il devient tout à coup possible d’agir là où le sentiment de sa propre finitude terrassait. De quoi réduire considérable toute anxiété ! Or, ce phénomène s’inscrit en réalité dans un cadre plus vaste que les chercheurs en psychologie sociale connaissent bien pour l’avoir mis en évidence dès les années 70. A savoir que « lorsqu’un individu est exposé à une situation où des événements négatifs hors de son contrôle peuvent survenir à tout moment, il utilise un stratagème appelé « illusion de contrôle », explique Olivier Desrichard, du Laboratoire de psychologie sociale des universités de Savoie (Chambéry) et Pierre-Mendès-France (Grenoble). Ce mécanisme consiste à se persuader qu’il dispose d’un pouvoir sur son environnement, susceptible de lui permettre d’éviter d’être exposé à cet événement négatif ». Un exemple ? Une étude menée en 2002 par Isabelle Milhabet (université de Nice-Sophia-Antipolis), à laquelle Olivier Desrichard a collaboré, décrit on ne peut mieux les rouages de ce mécanisme : « En évaluant la perception qu’avait une population d’étudiants de contracter le sida, nous avons découvert que chacun estimait courir moins de risques d’être infecté que les autres », explique le chercheur. Or, si chacun se perçoit de la même manière, cela débouche forcément sur un problème de logique ! Une véritable « illusion de contrôle », qui est en fait à l’origine de nombre de comportements, comme celui du sportif qui embrasse sa médaille avant de rentrer sur un terrain. Et, vue sous cet angle, la religion apparaît finalement comme une illusion de contrôle parmi tant d’autres… 

 

Dieu crée la lumière

 

 

 

Même la physiologie s’y met

 

Que cherche à éviter l’être humain par cette pirouette cognitive ? Rien moins qu’un état physiologique désastreux. Et pour cause : « Etre exposé à long terme à une situation dangereuse sur laquelle on sait pertinemment que l’on ne peut pas agir, comme une catastrophe naturelle, une maladie ou une guerre, déclenche un état appelé ‘inhibition de l’action’, lequel est extrêmement traumatisant pour l’organisme », explique le biologiste Georges Chapouthier, directeur de recherche au sein de l’équipe CNRS « vulnérabilité, adaptation et psychopathologie » (université de Paris VI et Paris VII). Dans tel cas, en effet, « l’organisme bascule dans un état physiologique dit d’alerte : des hormones telles que l’adrénaline et des corticoïdes (dont le célèbre cortisol, souvent appelé ‘hormone du stress’) sont sécrétées, tandis que le rythme cardiaque s’accélère et que la pression artérielle augmente. Durant les premières heures, cette réaction est bénéfique, puisqu’elle ‘réveille’ littéralement l’organisme afin de lui permettre d’agir au mieux pour assurer sa survie. Mais si cet état d’alerte se maintient, les choses se dégradent rapidement. Avec, à la clé, des pathologies comme des ulcères de l’estomac, voire, peut-être, des cancers ». On le voit, même notre physiologie nous pousse donc à rechercher tous les moyens possibles d’échapper à l’angoisse…

 

Reste que si la foi apaise nombre de nos angoisses métaphysiques, elle possède encore un autre atout : celui de permettre au croyant de faire partie d’une communauté religieuse. Car être intégré dans un groupe social sécurise et, donc, réduit l’anxiété. Une seule preuve : en 2000, un psychiatre américain de l’université d’Alabama a montré que sur 236 volontaires en situation de sevrage de drogues et d’alcool, ceux qui étaient croyants bénéficiaient d’un soutien social accru… ce qui in fine induisait chez eux un plus faible niveau d’anxiété. Des résultats obtenus par l’analyse des réponses fournies par les sujets à un questionnaire psychologique spécifiquement conçu pour l’étude. L’explication d’un tel bénéfice ? Il est en fait à chercher dans… les premiers temps de l’humanité. Plus précisément durant le Pléistocène (de – 1,8 million d’années à – 10.000 ans), lorsque les Homo évoluaient exclusivement en petits groupes d’une dizaine d’individus. Ne pas faire partie d’un groupe équivalait alors tout simplement à une condamnation à mort. « Car, durant cette période, l’homme n’a pu survivre qu’en bénéficiant des rapports de coopération avec ses semblables, explique Boris Cyrulnik, professeur d’éthologie à l’université de Toulon. Ce qui explique que c’est donc à l’intérieur d’un groupe qu’un être humain ressent du bien être. » Un ressenti qui perdure encore aujourd’hui chez quiconque se trouve intégré dans un groupe social. Certes, les vertus anxiolytiques apportées par l’inclusion sociale ne sont qu’une conséquence indirecte de la foi, mais un tel bénéfice n’en reste pas moins précieux.

 

Psychologie, physiologie, social : au final, nous avons donc toutes les raisons du monde d’avoir la foi. Un signe de plus que la croyance en Dieu n’est pas prête de disparaître. Car une chose est sûre : comme le résume très bien le neurobiologiste Andrew Newberg, directeur de la clinique de médecine nucléaire de l’université de Pennsylvanie, aux Etats-Unis, et spécialiste de la cognition religieuse, « l’anxiété que l’être humain éprouve face à la mort existera toujours et comme la foi permet de réduire efficacement cette anxiété, Dieu ne disparaîtra donc pas ! ».

 

Un effet également sur la santé des sociétés ?

Si la religion a un effet bénéfique sur la santé des individus, en-a-t-elle également un sur celle des sociétés ? Ici, la réponse est plus mitigée. Car si le protestantisme et le bouddhiste semblent effectivement favoriser la prospérité des nations (une grande partie de l’Asie de l’Est, actuellement en pleine explosion économique, est bouddhiste), la religion catholique et l’islam semblent, à l’inverse, beaucoup moins opérantes. C’est en tout cas ce que montre une étude menée par l’économiste Luigi Zingales (université de Chicago, Etats-Unis) sur un panel de 100.000 personnes, issues de 54 pays. Le chercheur a mesuré chez chaque individu l’intensité des attitudes individuelles jugées par les économistes comme les plus favorables à la réussite d’un pays, telles que l’acceptation des inégalités, l’attitude face à la compétition ou encore la confiance placée dans le gouvernement. Puis, il a corrélé ces données avec la religion de chaque sujet. Résultat : bouddhistes et protestants sont moins réfractaires à la compétition et aux inégalités sociales que les catholiques et les musulmans. Des résultats qu’il faut cependant nuancer, puisque pour la confiance placée dans le gouvernement, un facteur également jugé comme essentiel, ce sont les catholiques et les musulmans qui font montre du degré de confiance le plus élevé.


 

temple bouddhiste

 

 

Efficace contre la maladie d’Alzheimer

 

La pratique religieuse pourrait-elle ralentir la progression de la maladie d’Alzheimer ? Si une telle affirmation peut sembler incongrue, c’est pourtant ce que suggère une étude dirigée en 2004 par le neurologue Yakir Kaufman, de l’hôpital Sarah-Herzog-Memorial (Jérusalem). En effet, en soumettant 68 malades âgés de 49 à 94 ans à un questionnaire destiné à évaluer l’intensité de leur pratique religieuse, les chercheurs ont découvert que les sujets les plus religieux connaissaient une progression de la maladie plus lente. Si, jusqu’à présent, aucune explication n’a pu être apportée à ce résultat surprenant, les chercheurs espèrent toutefois que de nouvelles recherches permettront d’apporter quelques premières réponses. En attendant, force est de constater que la foi semble être un médicament aux applications pour le moins variées…

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